RENCONTRES AVEC LES AUTEURS DE 64_page

 

Conversation autour de Sac de nœuds avec Mathilde Brosset : « ça fait tout plein de jolis nœuds » !

Conversation : Angela Verdejo 

64_page : C’est toujours avec grand plaisir que l’on retrouve dans cette rubrique les auteurices qui il n’y a pas si longtemps étaient des jeunes auteurices et qui aujourd’hui sont à leur… quantième album, Mathilde Brosset ? On en a perdu le compte !

Mathilde Brosset

Mathilde Brosset : C’est le neuvième album. Mais il n’y a eu qu’une BD et c’était dans 64-page !

64p : Nous avons donc eu le privilège de publier ta seule et unique BD ! C’est un grand honneur pour nous, Mathilde Brosset !  Et dire que nous sommes là aujourd’hui à parler de ton petit dernier, Sac de Nœuds, qui vient de paraître dans la collection Pastel, chez un éditeur de littérature jeunesse, j’ai nommé l’école de Loisirs. Bienvenue donc à nos lecteurices dans ce petit périple dans le monde merveilleux de Mathilde Brosset. Est-ce que le terme merveilleux conviendrait, selon toi, à cet album ?

MB : Quand je pense au « merveilleux », ce sont d’abord « Les Merveilles », ces petits biscuits saupoudrés de sucre glace, qui me viennent à l’esprit.

64p : Ça nous met l’eau à la bouche…

MB : Puis, « Alice au pays des merveilles », avec son univers à la fois surnaturel, inquiétant et un peu déjanté. Si Sac de nœuds peut se lire comme un mélange de douceur et de folie, alors le terme « merveilleux » me plaît bien !

 

64p : Ton album porte bien son titre, je trouve. On est immédiatement dans la surprise quand on le lit… on pense en lisant le titre à une chose et on en découvre une autre en lisant l’album, dans mon cas bien sûr, chaque lecteurice y trouvera ce qu’iel cherche, selon l’âge l’interprétation du titre doit changer également, j’imagine. Comment as-tu procédé pour le titre, pour le trouver, il y en avait-il d’autres ?

MB : Sac de nœuds a été le premier titre qui m’est venu, mais au début je n’étais pas totalement convaincue. Avec mon éditrice, nous avons exploré d’autres possibilités, et pourtant, c’est ce titre qui a fini par s’imposer. C’est un peu comme au restaurant : parfois, il faut rester sur son premier choix, le plus instinctif !

Il fallait un titre qui englobe les deux personnages et évoque à la fois les cheveux de Maud et les ongles de Simon. Les cheveux de Maud, semblables à une rivière d’encre, se transforment au contact de Simon en pelote de laine, s’emberlificotant autour de ses ongles. Les trois chats noirs renforcent cette idée de pelote en jouant avec un cheveu perdu dans l’une des images.

64p : Cet album s’adresse à un public de quel âge ?

MB : Je trouve que l’histoire peut parler différemment selon l’âge des lecteurs, et j’aime cette ambiguïté. Pour les enfants, il s’agit d’un emmêlement tendre et ludique ; pour les adultes, la lecture peut prendre une dimension plus sensuelle. Les nœuds évoquent aussi les liens amoureux et les ajustements nécessaires à toute relation : être amoureux, c’est un peu faire et défaire des nœuds, et j’aimais cette idée.

Sac de nœuds est destiné aux enfants de plus de 3 ans. Le texte est court et rythmé, proche de la comptine, ce qui le rend particulièrement adapté à la lecture à voix haute.

64p : Et pour la réception du livre, ça se passe comment ?
MB : Comme le livre est tout récent, je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire beaucoup aux enfants. Les premières lectures sont toujours un peu stressantes, mais je guette leurs réactions avec attention. Pour l’instant, les retours sont plutôt positifs et encourageants.

64p : Les couleurs sont très belles, on est surpris par l’impression de superposition, si je puis m’exprimer ainsi, des couleurs et des objets qui parfois semblent flotter au milieu d’un espace magique, on y trouve aussi plusieurs techniques? Pourrais-tu nous en dire davantage ?

MB : Je travaille en collage, en superposant des feuilles de papier préalablement enduites d’encre. Une fois les images scannées, certains éléments sont complétés à la tablette, comme les cheveux et les lunettes de Maud, les motifs des vases ou encore les ombres.

Pour expliquer mes choix de couleurs, je fais un petit détour par le passé. À 11 ou 12 ans, j’ai assisté à une adaptation théâtrale du recueil de comptines Crasse-Tignasse de Heinrich Hoffmann, par la compagnie dijonnaise L’Artifice. Ce livre, qui rassemble des petites histoires cruelles comme La très triste histoire de Pauline et des allumettes, L’histoire de Gaspard-mange-ta-soupe ou Crasse-Tignasse (un garçon aux cheveux hirsutes qui refuse de se couper les ongles), m’a profondément marquée. Ce recueil m’a accompagnée jusqu’à Bruxelles, et en regardant sa couverture, j’ai commencé à imaginer les parents de Crasse-Tignasse. C’est ainsi que sont nés Maud, aux cheveux longs, et Simon, aux ongles interminables.

Par la suite, j’ai voulu y intégrer d’autres références de mon enfance : Edward aux mains d’argent de Tim Burton, Méduse et ses cheveux de serpents (j’étais passionnée de tragédie grecque), ou encore le film Amélie Poulain, dont la palette chaleureuse, un peu vintage et réconfortante, me donnait envie de retrouver les mêmes couleurs dans ma chambre d’adolescente. En choisissant ma palette, j’ai essayé de recréer l’ambiance colorée du film, avec de forts contrastes entre rouge, vert et jaune. C’est ainsi que sont nées les couleurs de Sac de nœuds.

Bien sûr, tous ces clins d’œil ne sont pas tous visibles dans le livre, mais ils ont constitué des contraintes créatives précieuses qui m’ont guidée au début du projet.

64p : L’album est sorti quand ? Si je ne me trompe, autour d’Halloween ? Comme tu le sais ce numéro de 64_page est consacré aux monstres, on va y trouver toute sorte de monstres, des monstres très méchants, des monstres doubles, de gentils monstres… On qualifie souvent les enfants de « monstres ». De monstres gentils évidemment ! (Mais pas que…) Qu’est-ce que tu en penses ?

MB : Monstres : Être, animal fantastique et terrible.

Si on s’en tient à cette définition basique, je ne crois pas que les enfants soient des monstres. Ils sont parfois terribles, très souvent fantastiques, il leur arrive de pousser des cris d’animaux mais, pour moi, les vrais monstres appartiennent aux histoires. Leur inexistence nous laisse le champ libre pour les imaginer — c’est d’ailleurs ce qui les rend si effrayants. D’ailleurs, tu remarqueras que le mot « monstre » est utilisé, pour parler des humains, uniquement par les adultes.  Il est rare d’entendre un enfant traiter quelqu’un de monstre. Pour les enfants, les monstres sont des créatures d’un autre monde.

64p : Je suis complètement d’accord avec toi. Même si ce n’est pas ce que pense Noël Carron… il paraît qu’il y a un genre spécifique aux monstres (le genre horrifique) et qu’il existe même une taxinomie des monstres que l’on attribue à ce même Noël Carron qui a produit plusieurs essais sur l’horreur artistique… il y aurait d’après lui cinq catégories de créatures contre nature. La première ce sont les monstres en fusion qui rassemblent deux caractéristiques principales, l’une ordinaire, humaine on va dire, l’autre, une certaine impureté. On ne va pas aller aussi loin dans Sac de nœuds, mais il y a de ça, non ? Même si je pense comme toi que pour un enfant tes personnages ne sont pas des « monstres », selon cette définition Simon et Maud seraient des monstres de fusion ?

MB : Oui, on peut dire ça ! En tous cas, l’idée de fusion est bien présente. Dans Sac de nœuds, elle naît de la rencontre entre Simon, aux ongles trop longs, et Maud, aux cheveux trop longs.
Les ongles de Simon, proches de griffes, suggèrent qu’il peut blesser ou déchirer, tandis que Maud, accompagnée de ses chats noirs, évoque l’image d’une sorcière.
Dans une des illustrations, leur étreinte les unit jusqu’à former une masse, une sorte de boule sombre, à la fois rassurante et dérangeante.
Cette image garde quelque chose du monstrueux. Pour moi, ce n’est ni beau ni laid, ni purement tendre ni totalement inquiétant — et c’est justement ce mélange qui les rend beaux, une autre manière d’exister ensemble, en dehors des formes attendues.

64p : En lisant ton livre, j’ai pensé que l’on concevait un album jeunesse non seulement pour les enfants mais aussi pour les parents. Les deux s’y retrouvent finalement. L’enfant s’identifiera aux personnages sans aucun doute… et les parents ? A qui s’identifient-ils ? Ils seront lecteurices avec leurs enfants et en tireront tous deux des, comment dire, non pas des leçons, mais plutôt des expériences partagées… (je pense aux enfants qui ne veulent pas se couper les ongles ou les cheveux, mais je tourne volontairement autour du pot pour ne pas trop spoiler le livre !) Comment conçoit-on un scénario pour enfant et pour le papa et/ou la maman ? Parle-nous du processus de création que tu as vécu pour cet album en particulier …

MB : Il est très important pour moi que les enfants, comme les parents, prennent du plaisir à lire mon histoire. Car, contrairement à d’autres types de lectures, l’album jeunesse se lit à quatre mains. Cela passe d’abord dans l’écriture du texte qui doit se penser à voix haute. J’essaye de créer des phrases chantantes et rythmées afin que la lecture soit agréable à lire et à écouter.

Comme dans beaucoup de mes livres, les personnages de Sac de nœuds sont des adultes. Je le précise d’ailleurs dans le texte : « Maud a 20 ans ».
Dans mes histoires, mes personnages sont souvent capricieux, grognons, moqueurs… et il me semble — peut-être à tort — qu’il est plus facile d’attribuer ces traits à des adultes.
Et puis, même si j’écris pour les enfants, je reste une adulte ; il me paraît donc plus sincère de parler de ce que je connais le mieux.

Au moment de concevoir le scénario, j’essaie de ne pas penser aux personnes qui le liront. Je fais le pari que si un sujet me touche, il touchera aussi les lecteur·rices, quel que soit leur âge.

En revanche, au moment de l’écriture, je veille à ce que le texte soit accessible à tous. Sans jamais « simplifier » le propos, j’emploie des phrases que les enfants peuvent facilement s’approprier et j’allège le texte pour n’en conserver que l’essentiel et supprimer ce qui est déjà visible dans les images.

Il est également important que les images se suffisent à elles-mêmes, pour qu’un enfant, même sans adulte à proximité, puisse se raconter l’histoire sans avoir besoin du texte. Chaque illustration doit être une petite histoire à elle toute seule.

64p : Concernant Sac de nœuds, c’est amusant que tu mentionnes les enfants qui refusent de se couper les ongles, car je mène moi aussi ce petit combat avec mon fils. Il a les cheveux longs et refuse de se couper les ongles !
Mais je doute que mon livre y change quoi que ce soit. Bien au contraire, Sac de nœuds parle plutôt d’assumer ses différences et de transformer sa « bizarrerie » en force, en trait de caractère affirmé.

Sac de nœuds est sans doute l’un de mes albums les plus personnels, pour toutes les raisons que j’ai évoquées plus haut. J’ai pris un immense plaisir à imaginer son univers et à donner vie à ses personnages, qui m’ont accompagnée pendant de longs mois. Les laisser partir n’a pas été simple, et il m’a fallu du temps avant de trouver l’élan pour me lancer dans un nouveau projet.

Je suis très heureuse qu’il ait trouvé sa place chez Pastel, d’autant plus que Sac de nœuds fait écho à Crasse-Tignasse, dont la traduction a été publiée à L’École des Loisirs. Il était important pour moi qu’il reste « lié » à cette maison d’édition.

64p : Que fait Mathilde Brosset, l’auteurice, en ce moment et comment regarde-t-elle vers l’avenir ? Quelles surprises nous prépare-t-elle ? Des indices de ton travail à venir ?

MB : En ce moment, je travaille sur plusieurs projets assez différents : la création d’un décor de théâtre pour une amie conteuse, deux albums pour les éditions Versant Sud — dont une série de trois tout-carton sur un texte de Ludovic Flamant — ainsi qu’un autre album pour les éditions L’Étagère du Bas. Dans tout cela, il y aura un squelette, deux chats, une plage peuplée de mouettes, un crabe poète et même un cirque !

Je me suis également prise de passion pour la conception d’expositions. L’une d’elles, Jour de fête, est inspirée de mes albums Ribambelle et La Galette. Elle circule actuellement dans la province de Luxembourg. J’espère pouvoir en créer d’autres prochainement. C’est toujours un peu magique de voir le livre se transformer et prendre vie autrement.

64p : Le mot de la fin, Mathilde Brosset?

MB : Plus qu’un mot, une citation (pour crâner un peu !) qui se prête bien à Sac de nœuds : “ Soyez-vous même, les autres sont déjà pris”, Oscar Wilde

Et surtout : Merci beaucoup, Angela, pour toutes ces questions ! J’espère ne pas avoir trop raconté de bêtises… Et surtout, vive les monstres, vive 64_page, et vive tous les magnifiques projets qui bourgeonnent dans cette revue !

64p : Merci à toi Mathilde Brosset de t’être prêtée à cet exercice et de nous avoir régalés avec des réponses inattendues et singulières, aucune « bêtise », mais, au contraire, plein d’idées pour nourrir la conversation et nager à contre-courant. Avant de partir, rappelons que ton album Sac des nœuds est paru en 2025 chez l’école des loisirs, 14€, en vente en librairie. A bientôt, Mathilde ! Nous avons hâte de découvrir les prochains albums !

 

 


Michel DI NUNZIO : Les chroniques des Abysses

Conversation : Angela Verdejo

64_ page : Bonjour Michel Di Nunzio. A l’ occasion de la sortie de ta BD Les chroniques des Abysses, nous te retrouvons avec grand plaisir pour un échange autour de cet ouvrage mais pas que…

Souhaitons tout d’ abord la bienvenue à nos lecteurices avant de démarrer cette conversation hautement fantastique à moins qu’ elle ne soit dystopique ? Euh… alors Michel, ces Chroniques des Abysses sont-elles dystopiques, fantastiques, les deux ?

Michel Di Nunzio: Si on s’en réfère à l’étymologie, la dystopie signifie un « lieu néfaste « cela pourrait être donc une dystopie, ces Chroniques sont plutôt liées à un fantastique de fiction. Disons les deux. Dans l’Habréjondonk , un démon, sorte de comptable des âmes, issus probablement du XVII -ème siècle franchit les époques pour arriver dans un univers de science-fiction à la recherche d’une âme. Sous-entendu d’un pacte non finalisé … une histoire encore à écrire !

Chaque histoire, qui pourrait être une porte ouverte pour une suite, chevauche entre ces deux tendances, un fantastique à connotation démoniaque jusqu’au fantastique poétique, Silent Movie, par exemple . Toutes proches d’aujourd’hui avec entre les deux, des variations thématiques.

64p :  Pour Kirikik, je me souviens avoir beaucoup rit en la lisant et ce langage créé pour l’occasion m’a semblé non seulement pertinent mais très parlant et ces personnages anthropomorphes qui ne parlent pas notre langue, le choc esthétique était vraiment incroyable.

MDN: Pour Kirikik , on essaie toujours de se distinguer, je ne sais pas si les personnages anthropomorphes d’oiseaux ont été fait en bandes dessinées, mais c’était un défi graphique, et surtout tout en mouvement. Les dialogues « onomatopéiques » se sont avérés bien plus adaptés. J’ai toujours eu un faible pour la langue shakespearienne ( !) pour sa sonorité, du moins celle du Macbeth d’Orson Wells où le son et les phrases ont une sonorité stridente et hachée. C’est encore plus évident quand on ne comprend pas tout 😉

64p: Et ce titre mystérieux, comment t’est-il venu à l’esprit ? Pourquoi les Abysses ? Pourquoi Chroniques ?

MDN: Pour ce qui est des « Abysses » c’est en fait relativement évident. Cet album commence avec 2 histoires dessinées -je n’ose pas trop le dire- dans les années 80 ! faites à la trame mécanique, (un adhésif transparent tramé que je superposais, en évitant les moirages ou parfois je les utilisais, bref totalement hors commercial , hors norme , par les dimensions aussi , extrêmement laborieux, et,  pour moi, totalement inéditable, à l’époque il n’existait que les photocopies, mais c’était une forme de défi quasi suicidaire.

Bref c’était dans mes cartons, comme expérience graphique ultime en dehors du temps et des circuit « commerciaux.

64p : Je n’en reviens pas, tu conserves des récits anciens non-commerciaux !

MDN: La technologie les a sauvés ! je les ai remasterisés à l’instar de vieux films . Et j’ai pu porter un regard plus bienveillant qu’à l’époque .

Pour ce qui est du terme Chroniques , ce sont des sortes de « témoignages », peut-être issus de ces personnages qui traversent les époques et qui, in fine, suivent un déroulé chronologique, c’est pour cela qu’il fait la couverture des Chroniques.

64p : Le prochain numéro de 64_page porte sur les monstres, des monstres il y en a beaucoup dans ta BD ?

MDN: J’ai des « monstres » prêts 😉 Les monstres de ma bd restent relativement « gentils » et ils oscillent entre le classique démon celui qui modifie les destins et perturbe le déroulement de la situation, ils sont en fait d’un point de vue narratif excellents pour faire avancer et basculer un récit. Mais ils fascinent toujours. Si j’en fais un inventaire, c’est vrai qu’ils ponctuent la plupart de mes histoires. Et je préfère nettement les miens aux monstres qui envahissent notre actualité.

64p: Les chroniques des Abysses sont-elles destinées à se poursuivre ou c’est un one-shot ?

MDN: Bien sûr, j’aimerais qu’elle se poursuivent. Un one shot, non, je ne crois pas .Les scénarii sont en cours d’élaboration. Je maitrise mieux mon graphisme, l’écriture, cette publication me donne un recul incroyable. J’espère mener à terme le second numéro.

A l’instar d’un cuisinier qui pour refaire un plat réajuste ses dosages et sa cuisson 😉 en faisant très attention à l’indigestion 😉 mais prêt à remettre le couvert pour un deuxième service.

J’avoue que c’est aussi une expérience complète et fascinante, du scénario au dessin en passant par la mise en page et son impression et sa distribution …plus total que ça …

64p: Certaines de ces histoires courtes ont été publiées par notre revue de récits graphiques, 64_page…

MDN: Quand j’ai commencé à 64_page, c’était via Philippe Cenci pour Fata Morgana

64p : Oui je m’en souviens. C’est un tournant même ici dans ta BD, on la (re)lit quasiment comme une synthèse de toutes ces histoires courtes. Dans Fata Morgana il y a de quoi tenter de comprendre une œuvre en réalisation, une œuvre qui se projette dans le genre fantastique…

MDN : C’est une histoire de « horde « qui traversait le temps avec en filigrane le retour d’une réalité où le rêve est une porte vers des mondes imaginaires fabuleux. Il faisait 11 pages et Philippe Decloux a modifié la mise en page du 64_page pour l’insérer, c’était trop bien, il m’avait contacté par mail pour me le dire.

Je découvrais à ce moment-là Photoshop, version bd , avec sa colorisation, ses calque, etc… je redevenais un spectateur émerveillé. Cela booste !

64p : Une question indiscrète et sans importance mais je suis curieuse de savoir quid de la poule ou de l’ œuf? Qui était avant? 64_page et ses appels à contribution ou tes BD? Je suis curieuse de savoir parce que tu es l’incarnation même de l’artiste complet… et c’est intéressant de savoir comment un artiste qui touche à beaucoup de domaines différents choisit ses combats…

MDN : Un peu des deux j’avais la planche 1 pour Kirikik et 64_page a proposé le thème des oiseaux , et j’ai saisi l’opportunité.  Le 64_page a véritablement impulsé ces récits ,  et créé de l’émulation , c’est un fait .

64p: Justement, revenons au processus de création… Tu es l’ auteur en solo de cet album, parle-nous de tes choix de couvertures, de la hiérarchisation ( s’ il y en a une) des histoires ou de l’ ordre dans lequel elles apparaissent, je crois que tu as déjà commencé à aborder ce thème au début de la conversation. Pourquoi ces choix ? Qu’est-ce qui est différent ?

MDN: Le choix de couverture, était un dilemme important. Finalement j’ai opté pour ce personnage du XVIIème siècle qui traverse les époques, qui me semblait le plus représentatif… évidemment avec le recul était-ce le bon choix ? je ne sais pas .

Pour la hiérarchisation, et le déroulé de l’album c’est des plus anciennes à aujourd’hui.

Je n’y ai pas mis les histoires plus « gentilles » à cause de la limite du nombre de pages mais aussi parce que, à un moment, il faut choisir. J’avais plus d’histoires sombres et dramatiques. Ensuite je voulais emporter le lecteur à travers ces histoires en mode crescendo avec des univers qui sont des systèmes en soi et qui possèdent leurs propres logiques, avec en intercalaire de potentielles couvertures pour à la fois fermer un récit et ouvrir le suivant, à l’instar d’Hergé qui de temps en temps ajoutait une page entière à la narration.

64p: Et la couleur ?

MDN: Pour la couleur, je passe du noir et gris à la couleur. J’ai essayé d’être le plus soft possible, car je craignais de faire trop kitsch . Si on regarde attentivement le processus je reviens vers des teintes moins criardes. NB : on m’a diagnostiqué daltonien … 😉 et ce n’est pas une blague 😉

64p: Et pour revenir à ton texte,  » avant la lumière il y avait les ténèbres » cette phrase me fait penser au processus de création… et même ce refrain  » face à la roche, le ruisseau l’emporte toujours » que tu attribues à Confucius… revenons à ton processus de création. Pourquoi crée-t-on et comment ?

MDN: C’est en fait le plus difficile à exprimer … pour cette histoire, essentiellement en voix off, les maximes permettaient d’entrer dans le cerveau d’un protagoniste. Et de faire résonner ces phrases chez le lecteur.

D’accord, ce ne sont que 6 planches mais voilà j’espère toucher le lecteur avec des phrases marquantes. Et que, pour ma part, me correspondent aussi.

Quant à dire pourquoi crée-t-on ? je pratique finalement pas mal de médiums , la photo ,  j’avais exposé avec 2 autres artistes , à la cité Miroir à Liège et en même temps avec des sculptures sur le thème de la Traversée , un thème fort sur les migrants .Des toiles en reliefs faites de matériaux composites , qui se sont retrouvées exposées à Singapour. Et mes sculptures essentiellement qui me font voyager. Ma sculpture publique s’intitule TENEBRYON (entre ténèbres et embryon )  où on retrouve toujours l’obscurité , la gestation

La Bd m’a amené à côtoyer des jeunes rôlistes très littéraires, héritiers de l’univers de Lovecraft entre autres, un monde que je ne connaissais pas, avide de littérature. Auquel j’ai apporté ma modeste contribution. Tout cela vient s’ajouter en écho à mes univers

64p: Ta BD est très référentielle, pour revenir au processus de création artistique, c’est sans doute la preuve qu’ on ne crée pas ex-nihilo? Quelles sont tes sources d’ inspiration? Les maîtres? Les ouvrages ?

MDN: Bien sûr, on ne part pas de rien, et j’ai beaucoup de maîtres à penser, mais un qui m’a particulièrement marqué est un romancier, méconnu peut-être, mais qui m’a littéralement époustouflé . Il s’agit de (encore un Philippe ! 😀 ) Philip José Farmer et son roman le Bateau Fabuleux (NDLR : Philip José Farmer, Le fleuve de l’éternité 2, Le bateau fabuleux, tome 2, Le livre de poche) . Et le fleuve de l’Eternité (NDLR : Philip José Farmer, Le Monde du fleuve, Le fleuve de l’éternité, tome 1, le livre de poche), un monde extraordinaire où il recrée, réinvente et réécrit le monde avec des personnages historiques qui renaissent le long d’un fleuve. Magnifique !

Voilà pour le grand inspirateur , mais de fait, Moebius, avec son extraordinaire Les yeux du chat avec Jodorowski, (Moebius et Jodorowski, Les yeux du chat, Le Humanoïdes associés) et bien plus la génération métal en fait .

Mais je ne suis pas trop nostalgique des auteurs qui m’émerveillent, beaucoup aussi sont de « jeunes » contemporains tels Mathieu Bablet,  Marini , Grund , Cobeyran,  Bajram , je suis vraiment fan !

64p: J’ai aussi pensé à une sorte de décalogue revisité en quelque sorte même si tous les commandements n’ y sont pas… quoi qu’ il en soit c’est une sorte d’épopée en fragments, tout n’appartient-il pas à la même dystopie? Chaque fois on a affaire à un lieu néfaste où les forces de la nature se déchaînent contre l’être humain qui est dans une course effrénée pour causer sa propre perte… ça ressemble beaucoup à notre monde où souvent la réalité des guerres ou/et des bouleversements climatiques dépassent la fiction…

MDN: Ah, en effet, un décalogue , pourquoi pas, mais bien involontaire . Plutôt des fragments en fait qui, sur le long terme s’ajustent et se répondent. Et puis il y a des choses très étranges … en fait, la première histoire OVNI devait s’appeler « SILENCE, ON TOURNE »…

64p: Hahaha. Encore un de ces jeux de mots qui me font rire ! J’adore.

MDN:  Et Michel Deligne a préféré l’appeler OVNI … le final de cet album c’est SILENT Movie … une synchronicité étonnante. Bref il y a sans trop y prêter attention, une cohérence qui émerge. La même dystopie ?… Peut-être , mais en effet , ces histoires résonnent avec une certaine actualité , du moins elles s’en approchent. Du chevalier errant qui bascule dans un univers où il découvre le savoir absolu, et tous les évènements futurs de sa vie,   à la vision d’une colonie spatiale qui contamine une planète en provoquant une évolution d’organismes élémentaires qui causeront leur perte ou dissolution , en passant par les portes de tous les possibles avec « la cible » cette dystopie reprend au fond les mêmes thématiques.

64p : Quel est le sens, à ton avis, dans la BD, dans l’art plus généralement, au milieu de cette réalité ? Il y a-t-il un sens ? Un engagement ? Un désir ?

MDN: La Bd est devenue un Art , venant des petits Mickey à aujourd’hui, c’est une évidence. Un médium qui a pénétré tous les autres. Cinéma, Roman, Histoire, Actualités, etc.

Cette vitalité a un effet stimulant et donne vraiment l’envie d’en être. Nous vivons dans la science-fiction d’hier et nous pouvons parler comme Rutger Hauer dans Blade Runner .

Le désir d’avoir encore la capacité de se projeter et d’inventer de nouveaux mondes et d’en deviner des rapports humains inédits… ou pas. Au bout du crayon, des pinceaux, de la souris, ou de la tablette numérique , n’oublions pas que nous avons cette liberté de créer avec un minimum de moyens. La Bande Dessinée le permet !

Si j’ose une belle phrase : c’est de la pensée qui s’étale 😉

64p: Mais au beau milieu de ces mondes sombres il y a beaucoup de jeux de mots, de mots inventés, des ruptures » comiques »… et l’humour dans tout ça? On peut en parler ? Pourquoi est-ce si important ? Et comment l’introduis-tu ?

MDN: Lorsqu’on met en place un univers, c’est assez fastidieux, et placer quelques jeux de mots , cela vient aérer le propos et crée un lien avec le lecteur .

Mais j’avoue avoir un faible pour ces jeux de mots, très souvent inattendus mais que j’essaie de placer dès que je peux. Avec la suggestion de Philippe dans « Les couleurs du temps » en collaboration avec Ines Sanchez-Royant, qui, il faut le rappeler, n’avait que 15 ans à l’époque, m’a obligé à sortir de ma zone de confort -si elle était un tant soit peu confortable- en écrivant le synopsis, on se découvre à porter les dialogues des protagonistes, ici Don Quichotte de la Plancha .

Oui l’humour est même essentiel, car il ramène ces mondes à notre réalité.

En fait, chaque histoire est une expérience que je tente de reproduire et de réinventer à chaque nouvelle aventure graphique

64p : Il y a aussi la forme, moi, qui vient de la littérature, ça me fait penser à la nouvelle (versus le roman) c’est à dire une forme courte où il faut tout dire en très peu de temps, une nouvelle « fantastique » qui plus est, je crois déjà t’avoir touché un mot à ce sujet . Résonnent en moi notamment deux grands maîtres de la nouvelle fantastique, l’ un c’est Jorge Luis Borges qui a créé des univers qui ressemblent beaucoup aux tiens, notamment quand tu touches aux sujets historiques et l’ autre c’est Cortázar qui d’ ailleurs en a écrit une que j’ adore tout particulièrement et qui s’ appelle Axolotl. Enfin bref, tes bd m’ y font penser( et plus particulièrement dans Bug où il est question d’axolotl) parce que l’ on y retrouve cette forme et le point de bascule (même si nous sommes dans une dystopie).

MDN: Merci pour la comparaison, c’est très gentil, mais je reste très modeste devant leur carrière littéraire 😉 Mais en effet , je reste un peu dans les mêmes schémas de la métamorphose , et de fait, le fantastique de Cortázar est la dimension intérieure du thème et de sa transformation.   Pour mémoire, l’axolotl est un animal qui a la capacité de se régénérer. Ses capacités sont d’un point de vue narratif extraordinaires et que je n’ai, au fond, pas tout-à-fait encore exploitées pour une histoire . Très étudié par la science, j’ai mis en scène plutôt les errements d’une technologie. Le pitch : ce sont deux vieilles personnes ultrariches, Anthon Slavinsky et Nadya Slumanskaya qui veulent rajeunir , et se transférer dans de nouveaux corps créés par bio imprimantes …

Je crois que la technologie existe en fait déjà sur des organes artificiels. J’ai juste amplifié et fait déraper le processus .

64p : C’est ce point où tout dérape, où tout bascule et où les mondes se confondent, se bousculent, se superposent, un peu comme dans Fata Morgana, par exemple. Comment écrit-on un scénario fantastique à l’intérieur d’une dystopie ?

MDN: Je crois que les points de départs qui permettent l’écriture de scénarios sont des instants de notre réalité, Fata Morgana est parti de légendes anciennes ou au passage de l’an neuf , les âmes de personnes décédées apparaissent une dernière fois dans le monde accompagnées du Hellequin, un passeur de mondes, chef des démons et qui aurait inspiré l’Arlequin Italien… Etant d’origine italienne ,  la boucle est bouclée.  Je trouvais l’image assez belle pour construire une histoire.

64p: Quelle réception a eu ta BD ? Est-ce que les répercussions de tes lecteurs sont celles que tu attendais ou en diffèrent-elles ? Et dans les médias ?

MDN: Avec une appréhension certaine,  j’avoue que l’accueil a été vraiment sympathique Et beaucoup attendaient de me découvrir.

J’ai eu un article de presse, encore plus élogieux, qui fait vraiment un résumé de cette aventure graphique et de mes autres activités liées à l’art contemporain.

Voilà pour le grand public ; et j’aurais aimé une appréciation de gros éditeurs . Mais l’album fait son petit chemin.

J’en suis très heureux et il me donne envie encore plus de continuer

64p: Et quels sont tes projets en BD?

MDN: J’ai anticipé la question 😉 : Oui bien sûr, plusieurs scénarii émergent actuellement. Je mets la main sur les storyboards. J’essaierai de faire monter les curseurs, tant au niveau du scénario que du graphisme, avec comme ingrédients, tout ce dont nous parlons , le fantastique et les univers dystopiques… J’espère me surprendre ainsi que surprendre ceux qui me connaissent déjà et ceux qui ne me connaissent pas encore 😉

64p: On ne présente plus Michel Di Nunzio dans notre revue mais je vais quand même tenter la question : Quelle place a la BD dans ta vie d’artiste ?

MDN: J’ai commencé à vouloir en faire à 11 ou 12 ans, ma toute première histoire s’appelait Robota, une histoire de cyborg déjà. Je les avais dessinées dans des cahiers style magazine d’époque,  les héros étaient des jumeaux

Une histoire se détachait et résonne encore, c’était un scientifique -le professeur Guignolet ;-)) en expédition au pôle Nord ou en Arctique, et tombant dans une crevasse il découvre un gigantesque ordinateur … Omniscient, peut-être un Être encore plus grand …   Eh oui ! Je n’étais pas mauvais quand même 😉

J’ai hélas perdu tous ces petits cahiers …

L’art est venu se greffer parallèlement , par surprise, un galériste avec une belle notoriété à l’époque est venu me proposer d’exposer mes céramiques, et voyant mon refus, est revenu avec l’affiche et les dates …

C’était parti, il fallait foncer .

Cela continue aujourd’hui.

64p: Le mot de la fin, Michel Di Nunzio?

MDN: Je ne peux que remercier 64_page d’avoir été un impulseur, et de m’avoir fait découvrir d’autres magnifiques talents . On parle aussi de solitude lorsqu’on travaille sur les bd, mais en fait nous sommes reliés au monde, sans le savoir, plein de rencontres et d’échanges .

Si l’Art ou la BD a un sens, c’est bien celui-là.  S’ouvrir aux mondes quels qu’ils soient, les arpenter et témoigner de ce que nous avons «vu » !

64p: Merci Michel Di Nunzio pour cette conclusion si humaniste que tu nous proposes pour fermer cette conversation, et dont tu nous as entretenus tout au long de cette belle conversation, entre rire et réflexion, partis de la BD nous avons parlé de l’art en général et finalement de ta vision du monde et de la vie ! Merci de t’être prêté à cet exercice d’échange d’idées à partir de ta BD Les Chroniques des Abysses. Elle coûte 18€ plus les frais d’envoi et on peut la commander en t’adressant un mail à dinunzio@live.be.

Bonne lecture à tous.tes et à bientôt… pour de nouvelles Chroniques des Abysses?

 


INTERVIEWS DES NOUVELLES AUTRICES & NOUVEAUX AUTEURS DE 64-page #30 MONSTRES

 

Lorenzo MARY : Retour

Interview Gérald HANOTIAUX

Nous discutons aujourd’hui avec Lorenzo, auteur dans notre trentième numéro d’une histoire intitulée Retour, trois pages d’une autobiographie tout sauf banale : le retour dont il est question est celui d’un dessinateur revenant sur ses planches, après quelques désillusions…

Gérald Hanotiaux. Pour démarrer, pourrais-tu te présenter brièvement à nos lecteurs et lectrices, en général mais aussi plus précisément au niveau du parcours artistique ?

Lorenzo Mary. Je m’appelle Lorenzo Mary, alias Cloison Nasale. Je dessine depuis ma découverte de la série Donjon de Sfar et Trondheim, à mes huit ans. Mon parcours artistique est assez chaotique, je suis passé par pas mal de prépa et d’écoles d’arts avant d’atterrir enfin à l’ESA Saint-Luc de Bruxelles, où je me suis suffisamment senti chez moi que pour y rester cinq ans. J’y ai cofondé le collectif de micro-édition Contrôle Turbo, aujourd’hui dissous. Je travaille actuellement sur plusieurs bandes dessinées, seul ou avec des amis, que j’espère pouvoir publier un jour. En tout cas, pour le moment, je prends plus que jamais plaisir à la création. Je ne m’arrête pas, et j’adore ça.

Tu proposes dans ce trentième numéro Retour, une histoire composée de trois très belles pages, très denses. Comment présenterais-tu ce travail pour allécher les lecteurs et lectrices ?

C’est une bande dessinée de « reconstruction ». Durant l’été 2025 j’ai fait un burn-out, dû à mes multiples échecs pour faire publier mes bandes dessinées, à la difficulté de mon travail d’animateur socio-culturel, et à des fusillades à deux pas de mon lieu de travail, à Anderlecht, liées à une guerre de gangs et de territoires pour la drogue. Je me suis arrêté plusieurs mois, alors qu’auparavant je n’arrivais pas à m’arrêter de dessiner. Ça a été l’occasion de commencer une thérapie et de réfléchir à mon rapport parfois conflictuel avec la bande dessinée. Une fois l’envie de dessiner revenue, cette histoire a été la première réalisée… Je l’ai improvisée case après case, et j’y teste plein de techniques. Je l’ai pensée pour Instagram, d’où son caractère parfois dense, car il me fallait exprimer beaucoup de choses en moins de vingt images. Ça a représenté un véritable déblocage, et j’ai continué à parler un peu de moi sur Instagram jusqu’à récemment, où cette période de ma vie a fait l’objet d’un épilogue.

Comment as-tu pris connaissance de l’existence de notre revue ? Depuis quelques temps nous proposons un thème générique pour les numéros, ici : Monstres. En recevant les travaux, il est amusant de constater la grande variété des thématiques, démarrant pourtant du même thème proposé. Comment l’as-tu abordé, dans un premier temps, puis dans la progression vers le résultat final ? Y a-t-il eu des pistes finalement abandonnées ?

Mes professeurs de Saint-Luc m’ont parlé de 64_page, comme d’une opportunité pour faire publier ses premières histoires. J’y ai publié quelques bandes après mon Erasmus, il y a cinq ans. Pour cette nouvelle histoire, elle a été vue sur Instagram, par vous, où je l’avais mise en ligne… Elle n’a donc pas été réalisée avec une connaissance du thème mais, cela dit, j’apprécie beaucoup la figure du monstre, dans sa dimension fantastique mais aussi « sociale ». Les livres ou les films de monstres m’ont toujours influencé, comme L’ile du docteur Moreau de H.G.Wells, Freaks de Todd Browning, Le festin Nu de William S. Burroughs, Frankenstein de Mary Shelley… Comme cette histoire racontait une résurrection, celle de ma santé mentale, j’avais le choix entre me dessiner en Jésus ou en zombie. J’ai donc bien fait de choisir le zombie, ça m’a permis de coller au thème de votre dernier numéro !

© Lorenzo MARY : Retour

 

 

Ton approche propose un « décalage » entre les images et le ton des propos, sur un mode autobiographique, ce qui fonctionne vraiment bien. Dans ta courte présentation dans la revue (voir p.6 du n° 30), tu dis aimer l’autobiographie, tu peux nous en dire plus ?

J’ai grandi avec ce qu’on appelait la Nouvelle bande dessinée, durant les années 2000, portée par des éditeurs indépendants comme l’Association ou Cornélius. Comme ce fut le cas avec la Nouvelle Vague pour le cinéma, ces éditeurs proposaient de faire de l’auteur une figure reconnaissable et non un simple « faiseur ». Cela s’est notamment traduit par une bande dessinée du « soi ». Parmi les livres qui m’ont le plus marqué, il y a notamment L’ascension du Haut-Mal de David B., le Journal de Fabrice Neaud, les Dirty Plottes de Julie Doucet, les Comix de Mattt Konture… Livret de Phamille, de Jean-Christophe Menu, est un des livres qui m’a donné envie de me remettre à la bande dessinée après mon burn-out, avec son approche brute et directe.

Paradoxalement, il m’a fallu beaucoup de temps avant d’oser faire de l’autobiographie. Je trouvais ça un peu obscène de se livrer de cette manière, donc pendant un moment j’avançais masqué… En quelque sorte, je parlais déjà de moi, mais en portant un masque. Quand c’est devenu « nécessaire », au sein de l’explosion d’identité causée par la dépression, j’ai commencé à parler plus ouvertement de moi, à travers une série de strips sur Instagram.

Dans une époque où les revues de bande dessinée ont quasiment toutes disparu, ce à quoi nous essayons modestement de pallier, comment décrirais-tu les possibilités de se faire publier ? Plus largement, que penses-tu du monde de l’édition aujourd’hui ? Nous posons régulièrement cette question dans les interviews précédant la sortie de la revue, mais dans ton cas le sujet est véritablement au cœur de ton histoire…

Le monde de l’édition est très problématique en ce moment, et je pourrais m’en plaindre pendant des heures. Surproduction, structures fragilisées par la crise, absence de relais des politiques publiques, précarisation des auteurs et autrices de bande dessinée, etc. De manière générale, selon moi l’économie capitaliste est incompatible avec la pratique artistique. Je travaille à mi-temps dans une bibliothèque et je vois vraiment à quel point la gratuité et l’ouverture à toutes et à tous, sans discrimination, sociale ou autre, est nécessaire à l’épanouissement artistique. Cela n’est possible qu’en passant par des politiques publiques, que les gouvernements français ou belges s’acharnent pourtant à détruire. Heureusement qu’il y a encore des exceptions, comme le statut d’artiste mis en place en Belgique, qui peut garantir un revenu stable… Cela a littéralement sauvé la vie de certains de mes proches, en leur permettant de mener une existence décente.

Quant aux revues, qu’elles soient professionnelles ou prennent la forme de fanzines, elles sont nécessaires, permettent de faire ses premières armes, de tenter des choses, de faire des erreurs, des rencontres, de trouver son style, d’expérimenter des formats courts… Mais ça prend souvent beaucoup d’énergie, sans rapporter beaucoup d’argent. Voire, dans le cas des fanzines, ça peut en coûter… La solution que je propose est une révolution anarcho-marxiste, où l’on obligerait les milliardaires à relier à la main nos bandes dessinées !

Dans cette présentation toujours, tu nous livres un lien vers le site « grandpapier.org » tu peux nous parler un peu de ce lieu de publication en ligne ? 

C’est un site créé par l’Employé.e du moi, un éditeur indépendant Belge, qui a tenté beaucoup d’expérimentations sur internet, lors notamment de la grande période des blogs en bande dessinée. Grandpapier me semble être un dernier survivant d’un internet plus libre et égalitaire, avant que celui-ci ne soit dominé par les GAFAM. C’est un site participatif où, après une première validation de l’Employé.e du moi, on peut y publier ce que l’on veut. Ça reste une bonne manière de lire des bandes dessinées, et d’en partager loin des réseaux sociaux traditionnels. Je m’en sers surtout pour poster des bandes dont le format ne correspond pas à celui, très étriqué, d’Instagram.

D’un point de vue technique, comment as-tu travaillé sur cette histoire, Retour ?

Je n’ai pas réalisé de storyboard, et n’avais aucun plan établi. J’ai crayonné case par case, sur du papier A4, puis j’ai encré à la plume et au pinceau. J’ai colorisé le tout à l’encre écoline et à l’aquarelle. Par la suite, certaines bulles ont été retouchées sur Photoshop avec une typo numérique.

T’arrive-t-il également de travailler avec d’autres techniques ?

J’ai souvent expérimenté beaucoup de techniques, parfois de manière un peu bordélique. Pendant un temps je faisais des bandes dessinées entièrement à l’aquarelle, puis j’ai surtout dessiné au pinceau et à l’encre de Chine. Maintenant j’essaye de retrouver une certaine simplicité, je m’en tiens à la plume et à l’encre de Chine. J’essaye d’être au plus proche de mon trait, sans artifice. C’est vraiment le plus difficile.

Tu en cites déjà quelques-uns dans tes propos sur l’autobiographie, mais pourrais-tu nous citer les auteurs et autrices de bande dessinée qui comptent vraiment pour toi, entrant dans tes influences directes ? Quel livre, pour toi, as-tu récemment considéré comme une véritable claque de lecteur ? Pourrais-tu aussi, pourquoi pas, citer des influences dans d’autres disciplines ?

C’est compliqué de répondre à cette question, parce que j’ai tendance à trop fonctionner par citation. J’ai eu tellement d’ idoles en bande dessinée qu’à présent j’ai l’impression de ne plus en avoir du tout. Dans l’ordre je dirais : Sfar, puis Lewis Trondheim, Jean-Christophe Menu, Robert Crumb, Mattt Konture, Julie Doucet, Alex Barbier, puis Gipi, et plus récemment Yoshiahru Tsuge… Mais il y en a certains que je ne lis plus du tout, comme Crumb ou Barbier, qui mettent explicitement en scène des viols d’enfants, par exemple, ou Gipi, qui a été critiqué pour des propos transphobes.

Dans ce que je considère comme des chef d’œuvres intemporels, je placerais Maus de Art Spiegelman, Jimmy Corrigan de Chris Ware, et NonNonBa de Shigeru Mizuki. J’ai également lu pas mal de mangas comme Vinland Saga, Akira, ou Gunnm, qui continuent de m’influencer. En roman, je peux citer Tolstoï, Oscar Wilde, Annie Ernaux. En musique : Brassens. Je suis bien conscient d’avoir été élevé dans un rapport assez patriarcal à la culture, et de ne citer quasiment que des hommes pour mes influences… J’aimerais changer un peu ça, voilà également une raison pour laquelle j’essaye de ne plus avoir d’« idole ».

Pour terminer, quels sont tes projets, directement, sur lesquels tu serais occupé à travailler, mais aussi à plus long terme ?

J’ai beaucoup de projets, j’aimerais les voir se concrétiser ! Notamment un projet de série jeunesse, j’aimerais vraiment pouvoir le faire éditer… En ce moment, j’essaye de mettre en place le plus possible de collaborations, car la solitude en bande dessinée peut être un peu effrayante. J’écris un scénario pour une amie, Nérina Denais, qui a publié récemment dans 64_page. Un autre ami m’a écrit un scénario de science-fiction. Aussi, comme tout le monde, j’ai un « Grand projet secret », qui devrait me permettre de m’imposer au panthéon de la bande dessinée, et d’acquérir enfin gloire et richesse. Je continue également, à l’occasion, de raconter ma vie sur Instagram

 

Merci Lorenzo !

Les travaux de Lorenzo Mary sont à découvrir dans notre numéro 30 et sur internet à ces adresses :

https://www.instagram.com/cloison.nasale.comix/ –   https://grandpapier.org/-lorenzo-mary-

 


Obscurcine AP : L’Ombre des bois

Interview Gérald HANOTIAUX

Nous rencontrons aujourd’hui une autrice portant un mystérieux pseudonyme… Elle propose dans notre trentième numéro L’ombre des bois, un western hybride composé de cinq pages, subtilement teintées de rouge. Comme elle nous l’annonce : une fable à raconter au coin du feu.

Gérald Hanotiaux. Pour démarrer, pourrais-tu te présenter brièvement à nos lecteurs et lectrices ?

Obscurcine AP. Je suis une jeune artiste de 26 ans, d’abord formée à Liège, à Saint-Luc. Ensuite, j’ai rejoint l’Académie des Beaux-Arts. Le dessin et l’écriture d’histoires font partie de mes passions. J’adore gribouiller des personnages et des monstres, tout en imaginant leurs histoires.

Tu proposes dans ce trentième numéro L’ombre des bois, une histoire composée de cinq très belles pages. Comment présenterais-tu ce travail pour allécher les lecteurs et lectrices ?

Mmmh… bonne question. C’est avant tout un conte, dans lequel le monstre n’est pas forcément celui que l’on croit, même s’il en a l’apparence.

Comment as-tu connu l’existence de notre revue ? Depuis quelques temps nous proposons un thème générique pour les numéros, ici : Monstres. Comment as-tu abordé cette thématique, dans un premier temps, puis dans la progression vers le résultat final ?

J’ai connu la revue 64_page sur internet, en suivant ses actualités. Je souhaitais participer depuis longtemps, sans toutefois trouver l’inspiration pour les thèmes précédents. En voyant apparaître Monstres comme thématique, une idée m’est venue assez rapidement. J’ai alors pris mon carnet de croquis pour noter quelques idées, qui sont devenues un court texte, ensuite découpé en pages, puis travaillé sous forme de storyboard. Ce dernier a ensuite été travaillé pour aboutir à cette petite bande dessinée de cinq pages.

Techniquement, nous nous trouvons devant un lavis, dans les teintes rouges, avec des pointes de couleur vive sur des éléments très précis. Pourquoi ces choix ? Comment as-tu procédé techniquement ?

L’histoire s’apparentait à un conte, j’ai donc eu envie de m’inspirer des vieilles gravures, un peu dans le style de Gustave Doré. Je ne voulais pas travailler en noir et blanc, car selon moi ça manquait un peu de « peps », je craignais également un manque de lisibilité. J’ai finalement choisi des teintes proches du sépia, en ajoutant de la profondeur grâce à une « perspective atmosphérique ». L’idée d’utiliser le rouge pour rehausser l’ensemble est venue ensuite. L’histoire étant tragique, il me semblait important de rendre le sang visible. Pour les flammes, comme le rouge était déjà présent, il me paraissait logique de conserver également un peu d’autres teintes… Techniquement, j’ai réalisé cette bande dessinée entièrement sur Photoshop, mais toutes les recherches ainsi que le storyboard ont été réalisés, dans un premier temps, sur papier.

© ObscurcineAP : L’Ombre des bois

 

Travailles-tu également dans d’autres styles ? Si oui, qu’est-ce qui, en général, guide tes choix vers la technique ?

Je peux travailler en technique traditionnelle, notamment à l’aquarelle ou aux encres de type écoline, mais aussi mélanger le traditionnel et le numérique. Ce qui guide mes choix est parfois difficile à expliquer, cela dépend beaucoup du feeling. Parfois je travaille en noir et blanc avec des trames, d’autres fois je m’inspire de la gravure, ou d’autres fois encore je pose mon dessin au crayon, suivi d’une mise en couleur réalisée en digital.

Dans ta présentation dans la revue (voir p.5 du n° 30), tu signales être passée par l’Institut Saint-Luc de Liège, également par l’Académie des Beaux-Arts. Dirais-tu que l’enseignement artistique est une étape nécessaire avant de se déployer professionnellement ? Comment décrirais-tu les principaux apports, pour toi, de l’enseignement artistique ?

Il ne me semble pas nécessaire de suivre des études artistiques pour devenir autrice ou dessinatrice, on peut également tout apprendre en autodidacte… Mais dans mon cas, je suis toutefois très contente d’avoir suivi ce parcours, car ces études m’ont permis de m’améliorer et d’apprendre beaucoup de choses utiles, que je n’aurais peut-être pu découvrir seule.

Dans une époque où les revues de bande dessinée ont quasiment toutes disparu, ce à quoi nous essayons modestement de pallier, comment décrirais-tu les possibilités de se faire publier ? Plus largement, que penses-tu du monde de l’édition aujourd’hui ?

C’est la première fois que j’envoie des planches quelque part, et je trouve vraiment excellente l’idée de faire vivre des revues. De mon point de vue, il est moins stressant de proposer son travail à une revue qu’à une maison d’édition. Si je devais me tourner vers l’édition, je m’orienterais plutôt vers de petites maisons d’édition, qui me semblent plus accessibles et plus humaines.

Pourrais-tu nous citer les autrices et auteurs en bande dessinée qui ont compté pour toi, voire qui comptent parmi tes influences ? Éventuellement, également, des artistes d’autres disciplines ?

Avant tout, je citerais Hugo Pratt avec Corto Maltese, un peu ma madeleine de Proust. J’apprécie également Stéphane Fert pour son style graphique, très riche, ainsi que Lise Garçon pour la série Rose and Crow. En dehors de la bande dessinée, Alphonse Mucha est une grande influence pour moi. L’Art nouveau me touche énormément, notamment le travail sur le mouvement des cheveux, les plis des vêtements et la végétation. J’aime aussi beaucoup collectionner les artbooks de jeux vidéo, tels que Doom, Elden Ring ou Bloodborne et d’autres…

Quels sont tes projets ? Immédiats, sur lesquels tu serais occupée à travailler, mais aussi à plus long terme, ce vers quoi tu voudrais te diriger artistiquement ?

Pour le moment, j’écris un récit que j’aurais aimé publier sous forme de bande dessinée, même si je ne sais pas encore si cela sera faisable. Je continue donc à l’écrire, tout en réalisant de courtes bandes dessinées inspirées de certains passages… Je suis précisément occupée à travailler sur l’une d’elles actuellement. À côté de cela, j’aimerais alimenter davantage ma page Instagram et continuer à produire régulièrement, malgré mon travail. À plus long terme, j’aimerais pouvoir développer des projets narratifs plus ambitieux et m’orienter vers une pratique de la bande dessinée de plus en plus personnelle.

Merci Obscurcine !

Les travaux d’Obscurcine AP sont à découvrir dans notre numéro 30 et sur internet à cette adresse :
https://www.instagram.com/obscurcine_ap/

Hugo Viale : Il me tarde

Interview Philippe Dx

64_page : Bonjour Hugo. Peux-tu te présenter et présenter ton parcours personnel à nos lecteurs ?

J’ai 35 ans, mes études d’Art qui commencent à être loin derrière, ont débuté à Aix-en Provence et m’ont menée jusqu’à Bruxelles. J’ai aussi étudié la BD pendant 7 ans en atelier hebdomadaire. Sorti d’écoles, comme beaucoup d’entre nous, j’ai mis de côté mon bagage et vite tordu mes ambitions artistiques pour les faire correspondre aux attentes des employeurs, c’est ainsi que j’ai appris des spécialités comme « Graphiste » ou « Développeur Web ». J’ai fait des retouches d’images avec des ciels sans nuage, des plages de sable blanc désincarnées, codé et mis-en-page des dizaines de newsletters promotionnelles avec des prix barrés dans tous les sens. Bref. Mon parcours professionnel n’a rien de personnel.

Sans jamais avoir osé envoyer un projet, je connais 64_page depuis ses débuts car sa création coïncide à peu près avec mon départ de Belgique. J’ai vu par hasard sur les réseaux sociaux, la couverture et le thème de ce numéro 30 et j’ai eu envie d’y participer.

64_page : Ta BD peut résonner ou raisonner comme un cri d’espoir ou de désespoir. Notre société est très perturbée et nombreux sont les espoirs, que nous avions il y a encore quelques années, qui s’estompent. Dans ta petite présentation, tu annonces clairement tes choix, peux-tu les développer ?

Je souscris à cette impression de perdre pied devant la violence et la complexité du monde : les attaques sont nombreuses et en apparence, nos moyens de défense limités. Mon approche des problèmes politiques dans mon art ou dans la vie passe souvent par le cynisme ou l’ironie et en cela, paraît pessimiste. Mais en questionnant ces passions tristes, c’est toujours du côté de l’optimisme que je me situe car je suis mu par l’espoir que les choses s’améliorent. Chacun lutte avec sa propre méthode et il me semble contreproductif de les opposer entres elles : par exemple, on peut pratiquer le boycott à titre individuel tout en participant à des opérations collectives plus radicales, l’un n’exclue pas l’autre. Si j’ai choisi de vivre plus sobrement, de replanter des arbres à mon petit niveau et de produire une partie de ce que je consomme, je garde à l’esprit que c’est bien insuffisant car les conséquences des excès des autres ne s’arrêtent pas aux limites de ma propriété. On peut cultiver son jardin ET tenter de saboter les projets d’accaparement des ressources communes : pour que le fameux Colibri qui fait sa part dans son coin ne meure pas d’épuisement comme dans la fable dont on tronque toujours la fin, il faut que le sanglier qui ravage les greens de golf fasse aussi sa part. Chacun lutte selon ses moyens, le vrai ennemi c’est la résignation.

Hugo VIALE : Il me tarde.

 

 

 

64_page : Parlons un peu influence, quels sont les artistes, dans tous les domaines, que tu apprécies et qui t’inspirent ?

Difficile de parler d’inspiration en étant exhaustif, et puis j’aurais cité trop de morts… Je propose à la place trois œuvres qui m’ont touché récemment :

Dans sa nouvelle BD « Knight Club« , Arthur de Pins créé un univers captivant. Je trouve qu’il réussit à atténuer une certaine froideur propre à son logiciel de prédilection (Illustrator) grâce à un travail sur les détails et les textures accrus. C’est moderne et drôle, j’ai vraiment hâte de lire la suite.

« Une bataille après l’autre » est incontestablement un des meilleurs films que j’ai vus cette année et d’une façon générale toute la filmographie de Paul Thomas Anderson mérite attention.

J’apprécie énormément la musique de Birds on the Wire qui a sorti son nouvel album « Nuées Ardentes » en 2025, mais aussi le travail de Rosemary Standley et Dom La Nena indépendamment l’une de l’autre.

64_page : Quels sont tes projets actuels et comment comptes-tu les développer, tout en tenant compte de tes choix socio-politique ?

Je veux apprendre l’animation traditionnelle sur papier, je retrouve un vrai plaisir à étudier le travail des grands maîtres du genre et je pense que l’image numérique a atteint un plafond avec l’arrivée des IA génératives, on ne pourra pas faire marche arrière sans dépoussiérer les outils physiques. Dans le même état d’esprit, j’ai investi cette année dans un peu de matériel pour pouvoir reproduire mes images en sérigraphie sur différents supports. C’est une discipline exigeante, mais qui offre un contrôle total sur la chaîne de production de l’idée au produit fini, et les imperfections inhérentes au travail manuel rendent chaque impression unique.

site perso: graphim.se  –  insta: monsieur_hal

 


Aurore DUBOIS : La proie

Interview : Gérald Hanotiaux

 

L’autrice rencontrée aujourd’hui s’est inspirée du thème des sirènes, adapté par ses soins pour nous plonger dans le frisson… Enseignante en Arts Plastiques dans l’enseignement secondaire, Aurore se livre avec aisance au jeu des questions-réponses sur ses pratiques et ses visions du monde artistique.

Gérald Hanotiaux. Pour démarrer, pourrais-tu te présenter brièvement à nos lecteurs et lectrices ?

Aurore Dubois. J’ai 35 ans, je suis maman d’une petite fille de 3 ans et demi. Il n’est pas toujours simple de cumuler passion et vie de famille, mais je fais de mon mieux… L’art a toujours eu une place très importante dans ma vie, je dessine depuis toujours. J’ai suivi des études artistiques en secondaire aux Beaux-Arts – aujourd’hui l’École des Métiers et des Arts de la province de Namur (EMAP) – suivies d’un parcours un peu chaotique, dans lequel j’ai réalisé un régendat en art. Cela ne représente pas tout à fait ce que je désirais, tout en n’en étant pas trop éloigné non plus. J’enseigne donc l’art en secondaire depuis 2016. J’avais cependant besoin de créer pour moi, et pas toujours pour mes élèves, je me suis donc inscrite il y a trois ans dans un cours pour adultes de bande dessinée et illustration, à l’Académie de Namur, ce que je ne regrette absolument pas.

Tu proposes dans ce trentième numéro La proie, une histoire composée de cinq très belles pages très colorées. Comment présenterais-tu ce travail pour allécher les lecteurs et lectrices ?

Les sirènes existent, dissimulées parmi les humains. Elles semblent mener une vie normale, mais la survie de leur espèce dépend de pratiques barbares, qu’elles perpétuent sous le nez de tous, au détriment de certains.

Comment as-tu connu l’existence de notre revue ? Depuis quelques temps nous proposons un thème générique pour les numéros, ici : Monstres. Il est intéressant, en recevant les travaux, de constater leur grande diversité au départ d’un seul et unique mot… Pour ta part, comment as-tu abordé cette thématique, dans un premier temps ? Puis dans tes choix vers l’histoire finalement proposée ?

J’ai connu 64_page grâce à mon professeur de bande dessinée, Benoît Lacroix. (1) Il ne manque jamais de mentionner les appels à projet lancés… J’aime beaucoup la mythologie et les légendes, elles regorgent de monstres en tout genre. J’ai d’abord essayé de cibler un type de monstres qui « me parlait ». D’abord attirée par la femme-serpent, je n’ai pas trop trouvé d’informations inspirantes à son sujet… J’aime les corps féminins, ainsi que les hybrides qui en découlent, j’ai donc pensé aux sirènes pour ensuite m’en éloigner, ça me semblait déjà très vu et revu. Finalement, je suis retournée vers elle, mais en proposant toutefois un type de sirène jamais rencontré ! Je l’ai croisée avec une mante religieuse et, pour son aspect marin, avec une baudroie, une espèce de poisson assez horrible ! Je la voulais en effet repoussante dans sa forme aquatique, sans qu’on ne puisse le deviner au premier abord. Pour contraster avec mon monstre, je l’ai placée dans un lieu doré, grandiose, inspiré de l’époque victorienne. Grande fan d’horreur, en film, en livre ou en bande dessinée, je voulais un monstre effrayant, sans happy end… Enfin, tout dépend de quel côté on se place !

Aurore Dubois : La proie

 

 

 

 

Techniquement, comment as-tu travaillé sur ces pages ?

J’aime les techniques traditionnelles, telle que l’aquarelle, tout en utilisant malgré tout le côté pratique du numérique. Je commence donc mon crayonné sur papier, et j’encre puis scanne le résultat. J’imprime ensuite en gris sur du papier aquarelle, pour la mise en couleur, ensuite je scanne à nouveau, pour réaliser enfin des retouches numériques avant d’ajouter mon encrage final.

Une très belle case nous saute aux yeux, une scène d’amour qui se déroule derrière un voile… L’effet subtil du masquage est très réussi, comment as-tu réalisé ça ?

J’ai procédé par plusieurs couches successives d’aquarelle, rehaussées d’un voile blanc numérique, pour un meilleur résultat du drapé.

Ci-dessus, tu évoques l’enseignement artistique – comme élève et professeure -, dirais-tu que c’est une étape nécessaire avant de se déployer professionnellement ? Comment décrirais-tu les principaux apports, pour toi, de l’enseignement artistique ?

Mon regard est contrasté. Je considérais auparavant cela comme indispensable, mais plus j’avance, plus je me rends compte que ce n’est absolument pas obligatoire… Certains artistes autodidactes n’ont pas suivi d’enseignement artistique et s’en sortent parfaitement, voire mieux. Il est vrai que certains professeurs peuvent parfois brider et casser la créativité, surtout lorsqu’on est jeune et influençable, mais il y a des avantages à avoir suivi un parcours artistique, notamment avec les cours d’anatomie, ou pour l’apprentissage de la perspective ou de la couleur. J’adore la perspective !

Au niveau graphique, travailles-tu également dans d’autres styles ? Si oui, qu’est-ce qui, en général, guide tes choix vers la technique ?

Niveau style et technique, j’en ai trois de prédilection. J’affectionne particulièrement l’aquarelle,  le crayon de couleur et le feutre noir. Quand l’histoire et l’ambiance s’y prêtent, j’aime beaucoup utiliser uniquement des feutres noir, j’ai d’ailleurs récemment illustré de cette manière un abécédaire, sur le thème des films Aliens. Quand j’imagine mon histoire plutôt en couleur, je me penche alors sur l’aquarelle ou le crayon. Mon choix final se fait également en fonction du temps dont je dispose.  Je suis beaucoup plus lente au crayon de couleur qu’à l’aquarelle, car j’aime les couleurs vives, mais j’aime vraiment les deux ! Voire les combiner…

Dans une époque où les revues de bande dessinée ont quasiment toutes disparu, ce à quoi nous essayons modestement de pallier, comment décrirais-tu les possibilités de se faire publier ? Plus largement, que penses-tu du monde de l’édition aujourd’hui ?

Se faire publier était pour moi quelque chose d’inimaginable, d’irréel, car je doute constamment de la qualité de mon travail. Je suis une grande amatrice du journal Spirou, depuis longtemps, mais il semble que seuls les grands y figurent… Je ne connais pas 64_page depuis longtemps, mais j’aime beaucoup le fait que chaque artiste, même débutant, ait une chance d’y être publié. On manque cruellement de revues de bande dessinée, qui permettent la découverte de nouveaux artistes. Le monde de l’édition, à l’heure actuelle, me paraît un peu « bouché ». Beaucoup de projets, peu d’élus. Beaucoup d’artistes se tournent d’ailleurs vers l’autoédition, ce qui renforce cette impression.

Pourrais-tu nous citer les autrices et auteurs, en bande dessinée, qui ont compté pour toi, voire qui figurent parmi tes influences ? Éventuellement, également, des artistes d’autres disciplines ?

Les auteurs ayant bercés mon enfance sont Peyo, Hergé et Franquin. À l’heure actuelle, je suis portée vers une grande diversité en matière de bande dessinée, avec notamment les classiques de l’humour, tels que Delaf, Zidrou ou Darasse, ou des récits du quotidien avec la série Maliki. J’aime aussi le fantastique avec Edo, Bleuts, ou encore Canepa et Barbucci, ou de l’horreur fantastique avec Olivier Ledroit, ainsi que la série de bande dessinée Crossed, sur scénario de Garth Ennis. C’est de l’horreur en comics, une série illustrée par une grande quantité de dessinateur dont Burrows. J’apprécie aussi des illustrateurs comme Quentin Greban, Thibault Prugne, Benjamin Lacombe, Dominique Mertens. Et enfin, mon artiste peintre préféré est Vincent Van Gogh.

Pour terminer, quels sont tes projets ? Immédiats, sur lesquels tu serais occupée à travailler, mais aussi à plus long terme, ce vers quoi tu voudrais te diriger ?

Pour le moment, je travaille sur trois projets. Le premier reprend ma sirène, sélectionnée pour ce numéro de 64_page : il s’intitule pour le moment Rencard de sirène. Le second est un livre illustré en pop-up, sur le mythe de Persephone vivant parmi les naïades, et son enlèvement par Hadès. J’en suis à la phase des petites corrections sur la structure des montages pop-up, et les illustrations sont terminées. Enfin, j’ai un projet d’histoire réelle, au sujet d’une héroïne de douze ans, vivant au Kansas en 1886. Ayant perdu ses parents lors d’un hiver meurtrier, elle doit maintenir en vie ses sept frères et sœurs, tous plus jeunes, jusqu’à ce que des secours viennent à eux au printemps. À long terme, j’aimerais publier des histoires fantastiques en illustration ou en bande dessinée. J’aimerais éventuellement collaborer avec un scénariste, car c’est une partie du travail où je me sens plus faible…

Sinon, je participe également à l’Urban sketching, du dessin d’après nature en extérieur. J’ai participé au treizième symposium  des Urban skectchers, qui s’est déroulé en Pologne en août dernier,  j’ai également eu l’occasion de croquer Rome en octobre. Dans le futur, avec une amie, nous avons l’intention de créer un sketch book de notre beau Namur.

Merci Aurore !

Les travaux d’Aurore Dubois sont à découvrir dans notre numéro 30 et sur internet à cette adresse :

https://www.instagram.com/art.en.bulle.by.aurore/

(1) Une rencontre avec Benoît Lacroix est disponible sur notre site. « Les ateliers des maîtres, Benoît Lacroix, 
professeur à l’Académie de Namur », numéro 25, pages 114 à 121.

www.64page.com, onglet « Revue ».

 


Maudit Français & Robyyn : Monsters after all

Interview : Philippe Dx

Florent dit Maudit Français

 

64_page : Bonjour Robin, bonjour Florent, vous travaillez en duo. Expliquez-nous comment vous vous êtes rencontrés ? Comment fonctionne ce tandem créatif ? « Qui pédale et qui conduit ? » dirait Laurel et Hardy ?

Flo : Haha c’est vraiment le point Godwin à chaque fois cette histoire en fin de soirée ! On était en cours ensemble en école de graphisme et on à continué à trainer ensemble une fois le diplôme en poche. C’est assez récent cette réelle fusion ensemble donc il n’y a pas vraiment de règles, c’est une sorte de ping pong où le premier lance une idée l’autre intervient dessus puis la renvoie, etc. Autant pour le scénario que le dessin, et à la fin y en a un des 2 qui encre au propre et qui fait la couleur s’il y en a. On est plus Batman & Robin que Laurel et Hardy.

64_page : Votre collectif s’appelle « Les mauvais élèves », comment et pourquoi ce collectif ? Est-il composé d’autres auteurs ? 

Robin dit Robyyn

Rob : Ce collectif a pour objectif de mettre en commun notre passion pour la création. Cela nous permet d’avoir un temps dédié aux projets en équipe, tout en accompagnant les projets perso de chacun. Le collectif est totalement ouvert à tout type d’artiste et amis qui veulent intervenir, rester ou voguer vers d’autres horizons. On a été 4, puis 3, puis 5, tous très talentueux dans leur domaines, ça évolue constamment. En ce moment nous travaillons essentiellement à 2 mais nous restons ouvert.

Le nom mauvais élèves est simple, il traduit notre incapacité à être assidu et ordonné dans nos projets pourtant plein d’imagination. On reste néanmoins serieu lorsqu’il s’agit de s’y mettre.

Flo : Bon et ça vient aussi du fait qu’on fait absolument tout à la dernière minute un peu à l’arrache…mais ça fonctionne !

64_page : Avec beaucoup d’humour, votre BD est une critique acerbe de la classe politique actuelle. Vous nous dites : « Ce sont eux les monstres ! Ils nous gâchent nos vies ! ». Pouvez-vous développer ?

Rob : Quand j’étais petit j’avais peur des monstres en tout genre. Et aussi un peu des gens qui enlevaient les enfants lol. Aujourd’hui je n’ai plus peur de me faire enlever par un vilain monsieur, quoique. J’ai encore un peu peur du noir, mais la situation actuelle et l’avenir écologique sont devenu des sujets tellement récurrents et alarmant qu’il est difficile de ne pas stresser en y pensant. C’est comme si les monstres de mon enfance avaient juste changé de visage.

Flo : On s’est posé la question sur la véritable identité d’un monstre aujourd’hui. On a vu des similitudes entre les hommes qui ont du pouvoir et les monstres de notre enfance. Ils mettent tous les 2 un costume, ils exhibent régulièrement leur dentition et ils cautionnent ou font des choses parfois atroces, dans l’ombre, comme en plein jour. On s’est ensuite demandé si les monstres qui nous faisaient flipper quand on était petits étaient toujours efficaces aujourd’hui sur nous comme sur les nouvelles générations. Si l’épouvante n’avait pas laissé place à une certaine nostalgie, face à l’horreur actuelle bien réelle et vivante dans le même monde que nous.

© Robyyn & Maudit Français : Monsters after all

 

 

 

 

 

 

 

64_page : Quels sont, dans tous les domaines, les auteurs que vous appréciez ? Qui vous influencent ? Vous inspirent ?

Flo: Je suis un enfant des années 90/2000 je suis inspiré par les dessins animés que j’ai vu à cette époque comme la série Batman, Les Tortues Ninjas et Chaire de Poule mais aussi les Pogs, les jojo’s,Picsou et les Pokemon. Puis en grandissant les bd comme Calvin & Hobbes, kid Paddle, la série des Donjon. Actuellement j’aime beaucoup ce qui sort dans les maisons d’édition indépendantes comme L’employé du Moi ou Pain Perdu, en auteurs Max De Radrigues, Joe Matt, Joe Daly, Daniel Clowes, Peeter Bagge, David B., El Diablo m’inspirent et comme je suis papa je lis aussi des livres pour enfants, ceux des éditions des fourmis rouges sont très bien !

Rob : Mes influences viennent principalement du jeu vidéo, mais aussi du cinéma et de la bd. Avec deux genres récurrents quasiment opposés : Le mignon et coloré VS. les ambiances horrifiques et inquiétantes. Je vous laisse donc le loisir de classer les titres et artistes que je vais vous lister: Silent Hill, Zelda, Junji Ito, Fais moi peur, La 5eme Dimension, Little Nightmares, M. Pickles, Gravity Falls, Hollowknight, Evil Within, the Ring, Vendredi 13, Steven Universe, Celeste, Primal, Resident Evil…et ça pourrai continuer longtemps. Attention il y a des pièges.

64_page : Quels sont vos projets personnels, ou en commun, dans un avenir à court et à moyen terme ?

Flo : Sortir encore des nouveaux Maudits Fanzines et on va continuer à développer cette façon de travailler en commun sur d’autres projet auto-publiés et pourquoi pas réussir à se faire publier aussi.

Rob:  Une bande dessinée perso qui met bien trop de temps à sortir sur le papier. Plein de fanzines à 2 on espère.

Et on aimerait bien participer aussi à plein d’autres projets collectifs cette année comme ce que 64page nous a permis de faire.

onne fin de journée,

Pour aller plus loin avec
Florent : @maudit_francais

Robin : @robyynstagram
Le collectif : @les_mauvais_eleves

 


Sabine Bernardino  :  [Unfortunate] monsters

Interview philippe Dx

64_page : Bonjour Sabine, peux-tu te présenter et présenter ton parcours artistique ?

Je suis née à Düsseldorf, mais j’ai vécu presque toute ma vie à Barcelone. Depuis un peu plus de six ans, je vis à Bruxelles, une ville que j’adore.

J’ai obtenu un diplôme en droit, mais comme je dis toujours, je ne referais ces études que pour y rencontrer mon mari. Afin d’avoir un travail alimentaire, je suis devenue fonctionnaire de justice en Espagne. Après plus de dix ans de carrière dans ce domaine, j’ai fini par accepter que je n’étais pas faîte pour ce métier et qu’il me rendait malade.

J’ai toujours voulu travailler dans l’art, alors j’ai commencé ma reconversion. À Barcelone, j’ai suivi des cours de photographie à l’IEFC et à Fotoespai. J’ai également suivi des cours de stop-motion chez 9zeros (actuellement ECIB) et la BAU. Comme j’aimais toutes les disciplines artistiques, j’ai commencé et je continue à étudier les beaux-arts à l’Universitat Oberta de Catalunya.

Une fois à Bruxelles, j’ai commencé à suivre les cours de peinture à l’Académie des Beaux-Arts de Watermael-Boitsfort. Cette année j’ai opté pour la BD. Je sens que je commence à me sentir plus à l’aise dans ce domaine artistique que dans d’autres.

64_page : Quels sont les auteurs en BD, en illustration, en littérature, en cinéma ou dans d’autres arts que tu apprécies et qui influencent ton travail personnel ?

Il est très difficile et illimité de citer toutes les personnes qui m’influencent ou dont j’aime le travail. J’ai quand même fait une petite liste :

Dominique Goblet, Paz Boïra : j’en suis fan. J’adore leurs dessins et leurs peintures si oniriques. Je pense que chacune de leurs planches est une œuvre d’art en plus de la BD elle-même.

Anouk Ricard : c’est une artiste si drôle ! J’ai pleuré de rire en lisant ses livres. Je la trouve formidable et tellement authentique.

Ryôji Arai : il crée des mondes pleins de couleurs où l’on se sent comme revenu en enfance, où tout est magique et possible.

Carl Theodor Dreyer : je le considère comme un génie du cinéma et de la photographie.  Je suis touchée par sa profondeur, sa narration, ses histoires, qui, selon moi, traitent de sujets intemporels.

Félix González-Torres : si je devais choisir la plus belle œuvre d’art de l’histoire, je dirais sans hésiter « Sans titre » (Portrait de Ross à LA). La sensibilité et l’honnêteté de cette œuvre me bouleversent. Elle est un véritable acte d’amour.

© Sabine Bernardino : [Unfortunate] monsters

 

64_page : (Je laisse cette question à ton appréciation personnelle) : Dans ta présentation, tu expliques que tu es bipolaire. Quel en est l’impact dans ta vie quotidienne ? Et, comment ta bipolarité affecte ton art, tes créations ?

J’ai encore un peu de mal à comprendre comment je peux parler de ce sujet de manière aussi directe. Peut-être que j’ai pris cette décision car cela me procure une sorte de légitimation à la manière dont j’aborde la maladie mentale. Je la présente à travers des petits monstres à la fois adorables et fêtards qui se défoncent avec les paillettes contenues dans les comprimés. Ça peut sembler peu approprié pour certaines personnes, mais je ne veux en aucun cas manquer de respect à ceux qui en souffrent. C’est un sujet trop sérieux et je peux en parler en connaissance de cause.

On a récemment trouvé un bon traitement qui m’aide à retrouver un meilleur équilibre. Jusqu’à présent, cette maladie m’empêchait de faire quoi que ce soit dans les moments les plus bas, y compris de l’art. Dans les hauts, j’avais beaucoup d’idées et de projets, qui sont tous en attente ou à moitié réalisés. En général je sentais que je pouvais tout faire et bien plus encore. Puis la réalité ou les bas réapparaissaient et cela devenait une boucle très épuisante et frustrante.

64_page : Comment as-tu connu 64_page ? Qu’est-ce que la publication de travail dans notre revue peut t’apporter ?

La première fois que je vous ai vu, c’était au BD Comic Strip Festival. Je ne peux pas dire exactement auquel, car j’y suis allée presque à toutes les éditions depuis que je vis en Belgique. Mais je me souviens de votre stand, où vous exposiez des planches d’artistes. Je suis tombée amoureuse de celle de Yana Knight sur sa BD, Bunny Bones, Histoire d’Ordures. Superbe ! Je regrette encore de ne pas l’avoir achetée.

Ma rencontre la plus directe et la plus récente avec vous a été grâce à l’auteur et illustrateur, Philippe Cenci. En tant que professeur de mon cours de BD, il nous a proposé de participer à votre appel à candidatures.

Ma première publication sera dans votre magazine, c’est pourquoi je vous en suis et vous en serai infiniment reconnaissante. Grâce à votre appel j’ai pu finir un projet et, en lien avec la question précédente, c’est quelque chose que je n’avais pas réussi à faire jusqu’à présent.

En tout cas, cela n’a pas été facile. J’explique un peu pourquoi avec l’anecdote tragico-comique que j’ai vécue. Le lendemain de l’envoi de ma mini BD, je l’ai regretté. J’étais si obsédée par la remettre à temps que je l’ai envoyée sans avoir le sentiment qu’elle était terminée. À ce moment-là il n’était plus possible de retirer ma candidature, alors je mourais de honte à l’idée de ce que vous alliez voir. Mais finalement, vous m’avez sélectionnée et ça a été un cadeau pour ma confiance en moi et le sentiment de commencer une carrière professionnelle dans la BD.

64_page : Quels sont tes projets ? Comment envisages-tu la suite de ton travail graphique ?

Mon premier objectif est de terminer [unfortunate] monsters, d’en obtenir la version finale.

En parallèle, je travaille dans mon cours de BD sur une autre histoire, Bye night. Il y a également un projet d’adaptation du scénario d’un court métrage en stop motion, Gratis et amore, que je n’ai pas, comme par hasard, terminé à l’époque. Et plusieurs idées déjà esquissées sur des vampires végétaliens, des brèves rencontres et des futurs utopiques.

Je souhaite également être plus régulière dans mes publications sur Instagram, faire plus de collaborations et constituer un stock afin de pouvoir participer à d’éventuels marchés d’art à l’avenir.

 


Ninon MAZEAUD : Tout au bout d’un très long chemin

Interview : Gérald HANOTIAUX

Présente dans notre numéro 30 ayant pour thème les Monstres, nous rencontrons aujourd’hui Ninon, pour qui le monstre est tout sauf fantasmagorique… Il prend la forme d’un lieu défigurant hélas nos paysages : la prison. Comme elle nous l’annonce dans sa présentation dans la revue (voir p.4 du n° 30), un lieu synonyme de privation. Privation de se voir, privation de se toucher et privation d’être ensemble.

Gérald Hanotiaux. Pour démarrer, pourrais-tu te présenter brièvement à nos lecteurs et lectrices, de manière générale mais aussi au niveau du parcours artistique ?

 Ninon Mazeaud. J’ai grandi avec des parents musiciens. Nous sommes beaucoup partis en tournée avec eux, ma sœur et moi, et pour occuper les temps de trajet dans les trains, ou le temps des répétitions avant les concerts, générales et autres, nous avions beaucoup de boîtes de crayons de couleurs et de feutres. Assez rapidement, tous les supports sont devenus des espaces pour dessiner. Dans ce contexte, il est assez vite devenu évident pour moi de développer une pratique artistique… mais pas la musique ! Après le lycée – oui, je suis Française – j’ai filé au Beaux Arts, d’abord à Aix en Provence, ensuite à Bruxelles, où j’ai terminé mes études. J’ai adoré ! J’y trouvais également de l’espace et des outils pour créer sans limite. J’ai appris énormément de techniques, pour l’impression de mes dessins, ainsi que la création « à plusieurs mains » : sérigraphie, gravure, lithographie, photographie argentique, et enfin la risographie.

En sortant de l’école j’ai travaillé Chez Rosi (1), un atelier d’impression bruxellois, aux côtés d’Axel Claes, un super dessinateur qui m’a donné envie de me remettre au dessin. Après quelques années à imprimer le travail d’autres artistes, en risographie, j’ai pris mon envol pour me concentrer sur ma pratique personnelle. Aujourd’hui, le dessin fait partie de mon quotidien, je dessine dans des journaux, avec les enfants en atelier, pour des projets militants ou encore simplement pour moi, pour faire voyager mes émotions.

Tu proposes dans ce trentième numéro Tout au bout d’un très long chemin. Comment présenterais-tu ce travail pour allécher les lecteurs et lectrices ?

Je ne suis pas certaine qu’il corresponde au mot « alléchant », disons simplement qu’il s’agit d’une histoire racontant un trajet, un trajet pas comme les autres : celui pour se rendre en prison.

© Ninon MAZEAUD : Tout au bout d’un très long chemin

Comment as-tu connu l’existence de notre revue ? Depuis quelques temps nous proposons un thème générique pour les numéros, ici : Monstres. Il est exaltant, lorsqu’on reçoit les travaux, de découvrir la grande variété de ceux-ci, élaborés sur base d’un mot identique. Ton approche est particulièrement originale… Comment as-tu abordé cette thématique, dans un premier temps, puis dans la progression vers le résultat final ?

Je travaille au Wolf, une librairie jeunesse dans le centre de Bruxelles, on y vend votre revue depuis longtemps. J’ai régulièrement imaginé vous proposer mon travail, sans franchir le pas, mon univers étant assez éloigné de la bande dessinée… Pour ce nouveau numéro, je me suis lancée. J’avoue ne pas avoir forcément travaillé mon histoire pour la faire rentrer dans le thème, mais il est cependant clair pour moi, en pensant à « mon monstre à moi », que la prison m’est venue immédiatement à l’esprit.

Plus qu’une librairie jeunesse, ton lieu de travail se dénomme « La maison de la littérature jeunesse » et la bannière de son site nous annonce joliment « un lieu magique dédié aux enfants et aux grands noms de la littérature jeunesse ». (2) En outre, il se trouve dans le centre de Bruxelles, à deux pas de la Grand-Place, au numéro 20 d’une rue joliment nommée « de la Violette » ! Tous ces éléments éveillent grandement l’envie ! Peux-tu nous en dire plus sur cet endroit, que nos lecteurs et lectrices bruxellois s’y ruent instantanément, et que les étrangers le mettent sur leur planning de visite de notre capitale ?

Voilà déjà un très joli résumé, merci pour ça ! Disons qu’il s’agit de mon refuge, de même pour beaucoup d’enfants et de grands adultes. C’est vraiment un lieu magique où la directrice, Muriel Limboch, m’a fait confiance en me permettant de développer mon travail de pédagogue, et en acceptant mes propositions d’ateliers. C’est un espace chaleureux, on s’y installe pour boire une boisson chaude en découvrant un album illustré, en français, en néerlandais, ou d’autres langues encore… Une librairie proposant une très belle sélection jeunesse, des livres qui font grandir, avec des sujets de société qui font réfléchir. On y accueille bien entendu les particuliers, mais également des classes, en semaine, ou des associations, pour favoriser un accès à la culture aux enfants moins favorisés. Tout ceci sous la bienveillance de notre Freddy le Loup, qui a installé sa maison magique au centre du Wolf ! Il ouvre celle-ci aux visites, pour le plus grand plaisir de toutes et tous. En résumé, comme tu le proposes si bien dans ta question : si vous ne connaissez pas cet endroit, courrez-y !

Pour une dessinatrice et autrice, cela doit être très bienveillant comme environnement, accompagné sans doute de rencontres très inspirantes.

C’est un lieu de rencontre pour les professionnels du milieu de l’illustration et de l’édition (jeunesse !), en Belgique. J’y ai effectivement rencontré beaucoup de personnalités, avec lesquelles j’ai pu échanger sur nos pratiques et nos visions. Tout est inter-générationnel et, en effet, toujours bienveillant. Je pense par exemple à Sarah Cheveau, qui publie de plus en plus d’histoires, tout en continuant à donner des stages et des animations au Wolf, à Chloé Perarnau, rencontrée en atelier et à présent professeure d’illustration à l’ARBA (Beaux Arts de Bruxelles), ou encore à Carl Norac, poète et auteur de livres jeunesse… De nombreuses illustratrices et illustrateurs internationaux sont invités pour des résidences, et c’est toujours très inspirant de découvrir les travaux d’autres artistes.

Techniquement, les sept très belles pages qui composent ton travail sont présentées dans un sobre noir et blanc, cependant percuté de rouge. Pourquoi ce choix ? Comment as-tu procédé techniquement ?

Je travaille très souvent en noir et blanc, tout en désirant y apporter un contraste. Je travaille en superposant des calques, d’abord le noir pour, ensuite, amener la couleur sur un deuxième calque. Je travaille souvent de cette manière, car j’imagine la plupart du temps mes images pour une impression en risographie ou en sérigraphie, deux techniques d’impression nécessitant la séparation des couleurs. Pour cette histoire-ci, j’ai travaillé la couleur au crayon à mine pastel sèche. Cet outil fournit un côté effacé et tremblant aux cœurs, qui représentent ici le personnage de mon histoire.

T’arrive-t-il de travailler dans d’autres styles ? Avec d’autres techniques ? Généralement, quels critères guident-ils les choix techniques, dans l’élaboration d’un projet d’histoire ?

Je change souvent mes outils, dans mes pratiques de dessin. Plus que l’histoire, ce sont surtout les émotions à transmettre qui m’orientent vers l’outil, j’aime par exemple les aplats noir et blanc, pour des images communiquant un message… J’aime la fragilité du crayon de couleur, ou du crayon ordinaire, quand il s’agit de parler d’intimité, d’éléments personnels…

En tant que lectrice, pourrais-tu nous parler du livre que tu aurais récemment considéré comme une véritable claque de lecture ? Plus largement, quels sont les autrices et auteurs que tu apprécies particulièrement, et qui compteraient éventuellement parmi tes influences directes ?

Vos lectrices et lecteurs l’auront compris, j’aime la littérature jeunesse, plus que la bande dessinée pour adultes. Et j’aime les histoires dites « d’adultes », mais racontées aux enfants. Dans ce cadre j’ai récemment découvert l’univers graphique d’Aurélie Wilmet, par les illustrations pour son livre Chienne de guerre, écrit par Nathalie Skowronek, un roman graphique pour enfants / ados racontant une histoire de la guerre en Ukraine, à travers les yeux d’un journaliste et d’un chien orphelin qui retrouve une famille. J’ai trouvé l’histoire très pertinente, humaine et douce, tout en étant située dans un univers stressant et chaotique. Le bleu des dessins apporte un côté glacial, contrastant avec le jaune lumineux choisi par l’illustratrice. Un gros coup de cœur !

De manière plus générale, je suis une fan inconditionnelle de Claude Ponti, tant pour son univers graphique que pour ses histoires. Elles m’ont transportée toute mon enfance, et continuent aujourd’hui dans cette voie… Voilà les albums que j’aime le plus lire et offrir. Clin d’œil également à Chris Haughton, auteur et illustrateur irlandais, dont l’univers graphique très coloré est une grande source d’inspiration pour moi, sérigraphe appréciant particulièrement les couleurs fluo et les aplats. J’aime également ses histoires, simples et drôles, et j’ai également apprécié l’homme, pour ses prises de position en soutien à la Palestine. C’est selon moi essentiel, je le remercie sincèrement pour ça… La preuve, s’il en était besoin, de la possibilité de s’adresser aux enfants tout en défendant publiquement des positions de justice et de paix.

Pour terminer, pourrais-tu nous parler de tes projets, tant de court terme sur lesquels tu serais occupée à travailler, qu’à plus long terme, ce vers quoi tu voudrais aller ?

J’habite à présent à Silly, dans la campagne, et cette année j’ai l’honneur d’accompagner le conseil des jeunes du village dans l’élaboration d’un projet artistique, autour du Droit des enfants dans le monde ! J’ai hâte, l’idée me plaît énormément ! Au-delà de ça je travaille sur un album jeunesse qui parle de la prison, pour lequel je suis d’ailleurs à la recherche d’une maison d’édition, pour m’accompagner sur ce projet et lui trouver le meilleur moyen de diffusion…

 

Merci Ninon !

Les travaux de Ninon Mazeaud sont à découvrir dans notre numéro 30 et sur internet à cette adresse : www.instagram.com/ninonmzd
(1) Atelier situé au 184 de la rue de Flandre à Bruxelles

https://www.chezrosi.wordpress.com/

 

(2) La Maison de la littérature jeunesse.

Www.lewolf.be

 


 

Phil MARTIN : Strömn

Interview : Gérald HANOTIAUX

Nous discutons aujourd’hui avec Phil martin, auteur dans notre numéro 30 d’un conte peuplé de monstres, qui tient en quatre pages noir et blanc réalisées à la carte à gratter. Il nous en dit plus, sur cette histoire et plus globalement sur sa philosophie de travail.

Gérald Hanotiaux. Pour démarrer, pourrais-tu te présenter brièvement à nos lecteurs et  lectrices ?

Phil Martin. Devinette. Les montagnes recouvrent 70 % de la superficie de mon pays d’origine, elles sont très importantes pour moi. Autre indice : Töppfer, Le Corbusier, Giacometti ou Ott y sont également nés. Trouvé ? Je conçois la vie comme une œuvre d’art, même un sandwich doit être beau… Si mes proches connaissent depuis toujours mes pratiques artistiques, mon « coming out » plus large n’a eu lieu que récemment. Ça me donne la banane tous les jours. Mes maîtres ? Non seulement l’école franco-belge, dont Franquin et les auteurs du journal Pilote, mais aussi Giraud / Moebius et MAD Magazine, de même que Leonardo da Vinci, Albrecht Dürer, Michelangelo et Rembrandt.

Tu proposes dans ce trentième numéro Strömn, une bande en quatre pages noires, grattées de blanc. Comment présenterais-tu ce travail pour allécher les lecteurs et lectrices ?

Qu’est-ce que STRÖMN, ou STROEMN ? Le thème de ce numéro spécial, du plaisir à 100% graphique et une recherche de la surprise. Enfin, si on veut philosopher, deux interrogations : « Peut-on échapper à ses monstres ? » et « Qu’est-ce que la certitude ? ». En bonus, aux lecteurs les plus perspicaces, je propose de trouver deux monstres cachés tout en étant exposés au regard de tous.

© Phil MARTIN : STROMN

Comment as-tu connu l’existence de notre revue ? Depuis quelques temps nous proposons un thème générique pour les numéros, ici : Monstres. Comment as-tu abordé cette thématique, dans un premier temps, puis dans la progression vers le résultat final ?

Philippe Cenci, professeur à l’académie de Watermael-Boitsfort (1), nous a présenté les projets des numéros de 64_page consacrés aux « Monstres » et à la « Galerie Bortier » (ndlr. À venir…), je me suis donc penché sur ces thématiques… Comment ai-je abordé celle sur les monstres ? À l’envers. J’avais croqué une idée de chute avec des monstres, dans mon carnet, ensuite j’ai construit puis dessiné Strömn, à reculons sur cette base, de la dernière à la première page.

Techniquement, nous sommes devant de la carte à gratter, où l’on fait apparaître la lumière, sur fond noir, une technique assez exigeante… Pourquoi ce choix ?

L’attrait de la nouveauté m’a motivé, et le thème, inspiré. J’ai également ressenti une affinité naturelle entre le thème et ce medium. Je n’avais jamais « gratté », mais je sculpte des fétiches animaux inspirés par l’art Zuni, une forme d’art amérindienne ancestrale, datant d’au moins 7.500 ans. Ils sont petits mais plus stylisés que les Netsuke, des petites sculptures traditionnelles japonaises. Tout ça pour dire que j’ai abordé la carte à gratter comme de la sculpture. Pas exactement en 3 D, disons plutôt en « 2,001 D ».

Les pointes pour carte à gratter ne m’ont pas convenu. Je leur ai préféré une alène, à l’origine un outil pour travailler le cuir, un poinçon pour graver le métal ou encore des aiguilles pour tatouer. Enfin, je dois bien signaler que j’ai fait de ces quatre planches un exercice méditatif.

Tu évoques ta fréquentation de l’Académie de Watermael-Boitsfort. Comment décrirais-tu les principaux intérêts à rejoindre ce type d’enseignement artistique ?

Autodidacte, je mesure aujourd’hui à quel point il est précieux de pouvoir bénéficier d’un regard extérieur, exigeant et bienveillant à la fois. Recevoir un feedback constructif, des pistes concrètes d’amélioration, évoluer dans un cadre de soutien inconditionnel et assimiler énormément d’informations en peu de temps : tout cela est, pour moi, inestimable. J’ai reçu tout ça grâce au lieu, l’Académie de Watermael-Boitsfort, aux collègues super sympas à la créativité bluffante, ainsi qu’à l’enseignant, Philippe Cenci, dont la générosité, tant humaine que pédagogique, est    ©Phil MARTIN                                                 inestimable.

À une époque où la plupart des revues de prépublication de bande dessinée ont disparu, ce à quoi nous tentons modestement de pallier, comment décrirais-tu le monde de l’édition aujourd’hui ? Quelles sont, selon toi, les possibilités de se faire connaître et d’être édité ?

Je connais imparfaitement le monde de l’édition, mais une chose me semble claire : l’offre de bande dessinée dépasse aujourd’hui largement la demande, ce qui place les maisons d’édition en position de force. Dans ce contexte, des initiatives comme 64_page offrent une alternative essentielle pour les auteurs et autrices : publier pour se faire connaître, sans passer par la gratuité imposée des réseaux sociaux, ni s’exposer au risque – bien réel – de plagiat ou de détournement. Du point de vue des éditeurs, 64_page représente également une véritable aubaine : une première sélection existe déjà, et les contributrices et contributeurs y apparaissent avec un visage, une démarche, une cohérence.

Tu évoques déjà certains de tes maîtres au début de l’entretien, mais quel est le dernier livre que tu qualifierais de véritable claque de lecture ?

Je viens de terminer Les Reflets du monde en lutte de Fabien Toulmé. J’ai beaucoup aimé. Son dessin est d’une grande simplicité, sans jamais être simpliste. Ses récits documentaires sont à la fois sensibles, incarnés et passionnants, et son usage de la couleur accompagne réellement la lecture. Fabien Toulmé m’inspire l’envie de simplifier mon trait, confirme qu’il est possible d’aborder des sujets profonds et complexes tout en restant captivant, et me conforte dans l’idée de jouer avec les palettes pour éclairer l’action et les émotions, une technique déjà observée chez d’autres auteurs de bande dessinée.

Quels sont tes projets à court terme, mais aussi à plus long terme, dans le champ de la bande dessinée ?

À court terme, je travaille sur un livre jeunesse traitant de la violence en milieu scolaire, dont l’ambition est de donner de l’autonomie et du pouvoir à ses lecteurs. L’« empowerment », pour reprendre le terme anglais, est à la fois un objectif et une pratique centrale dans ma vie. Je développe également une bande dessinée courte autour d’un épisode de la vie d’Edgar Morin, lorsqu’il était résistant durant la Seconde Guerre mondiale, cela sous réserve de disposer de suffisamment de matière. Concernant le plus long terme, je suis dans la phase de documentation pour une bande dessinée croisant écologie et droits des peuples premiers.

Un mot de la fin ?

Je compte poursuivre ma passion : dessiner pour le plaisir, comme un geste artistique simple qui encourage l’autonomie par le divertissement… Et publier, bien sûr.

Merci Phil !

 

Les travaux de Phil Martin sont à découvrir dans notre numéro 30 et sur internet à cette adresse : https://www.instagram.com/comic_phil/
(1) Une rencontre avec Philippe Cenci est disponible sur notre site. 
« Les ateliers des maîtres, Philippe Cenci, professeur aux académies de Boitsfort et de Châtelet », 
numéro 24, pages 78 à 83. : www.64page.com/Revue .

Odeth : CHRISTIAN

Interview : Laurence Teper

64_page :  Sauf si la question est indiscrète, peux-tu nous dire pourquoi tu as choisi ce pseudonyme ?

Odeth : Rien de très mystique en fait… à la base c’est Brad Odeth, une anagramme de mon nom et prénom que j’ai fait il y a longtemps pour rigoler. Puis je l’ai progressivement utilisé pour signer mon travail. J’ai ensuite décidé de seulement garder Odeth parce que c’est plus court et ça sonne mieux.

Tu es illustrateur de presse, auteur de BD et tu as fait les Beaux-Arts, en France. Mais on aimerait en savoir plus… Tu nous racontes ton parcours ?

Odeth : J’ai fait cinq ans à l’École Nationale d’Art de Bourges, après mon diplôme j’ai commencé à exercer en tant qu’artiste. À ce moment-là, j’étais assez éloigné de la bande dessinée, j’étais plutôt dans des pratiques vidéo, installation et programmation web. Le covid est arrivé vite et m’a assez isolé alors que je commençais à peine ma profession. J’ai alors commencé à renouer avec la bande dessinée, présente dans ma vie depuis très jeune. Cependant là, c’est moi qui avais envie de raconter des histoires.  L’illustration de presse découle un peu mécaniquement de la bd, les deux étant des domaines assez liés. C’est aussi par engagement politique.

Dans ta présentation, tu dis aimer malmener les styles et les genres artistiques. À quels styles et genres artistiques fais-tu référence ?

Odeth : Quand je dis ça c’est pour critiquer cette manière de classer l’art qui je pense atteint ces limites actuellement. Hard science-fiction, Solarpunk, Light fantasy (etc) j’ai l’impression que ces mots, même si utiles pour se repérer dans une discussion, sont galvaudés aujourd’hui. Ils sonnent plus comme des termes de marketing pointant des systèmes de représentation, plutôt que des mots désignant des intentions artistiques. L’intelligence artificielle est selon moi l’accomplissement de cette logique de mots clés.

J’essaie donc de mettre le sens au cœur de ce que je raconte, les “ styles “ doivent s’y intégrer organiquement et donc forcément ça signifie les trahir quand le récit en a besoin.

© Odeth : Christian

Odeth : Alors, Christian, Christine et les autres… Ton premier chapitre commence de manière plutôt classique, et le lecteur croit comprendre la situation. Mais l’inconnu, comme tu dis dans ta présentation, surgit et la fin de ce pilote est énigmatique. Tu peux nous en dire plus, sans tout dévoiler ?

Odeth : Ce que je peux dire c’est que les trois protagonistes constituent un triangle amoureux et sont tous liés par leur participation au sein d’une même entreprise. Cette dernière hante leur vie mentale et sociale sans qu’ils ne le perçoivent vraiment. Ils sont sujet à un mal qui corrompt leur quotidien.

Combien de chapitres, combien de planches prévois-tu pour cette BD ?

Odeth : L’idée est d’organiser la bd en trois arcs, un par protagoniste.  Chacun sera composé de trois/quatre chapitres, je projette de les faire assez court, maximum dix planches.

L’ambiance colorée de tes planches, ton utilisation du crayon de couleur, l’intérêt pour les monstres rappelle un peu « la patte » d’Emil Ferris. A-t-elle été une source d’inspiration graphique pour toi ?

Odeth : Je connais mal son œuvre donc je ne peux pas dire que ce soit une inspiration. Cependant, suite à votre remarque j’ai jeté un coup d’œil à son travail et c’est vrai qu’il y a des ressemblances.

D’une manière plus générale, comment travailles-tu ?

Ça dépend vraiment des projets, cependant l’aspect expérimental est constant, c’est ce qui me stimule le plus. En ce qui concerne C.C.C, je pars de l’écrit où les dialogues me guident beaucoup. Ensuite je fais un (très) rapide découpage pour avoir une ligne et une composition, puis je passe aux planches finales. Tout cela doit aller vite car je cherche à créer un espace avec de l’incertitude qui puisse accueillir des idées spontanées.

J’ai cru retrouver plusieurs clins d’œil dans ton œuvre, Nighthawks d’Edward Hopper notamment et, à la fin de ce chapitre pilote, La Métamorphose de Kafka. Je me trompe ? Quelle relation entretiens-tu avec tes aînés, avec la tradition ?

Ce sont des œuvres qui ont eu une influence culturelle importante, elles sont forcément quelque part présentes dans mon imaginaire. Comme vous dite, ils font partie d’une tradition et je ne lutte pas contre elle mais je ne lui fais généralement pas de clins d’œil non plus. Elle est là et elle se manifeste d’elle-même, j’aime bien cette idée.

 

Pour poursuivre la découverte d'ODETH : Instagram => @brad__0deth