CONVERSATION AVEC PAULINA ORREGO VERGARA 

Autour de sa BD 50 ans après le Chili qui vient de paraître en espagnol. 

Et bientôt en français ?

Interview : Angela Verdejo - Le texte en bleu est paru dans le 64_page #29, le texte en noir est la suite de l'entretien

Autour de sa BD Histoire d’Ana qui vient de paraître en espagnol sous le titre 50 años en busca de Chile. 

64-page:  C’est avec grand plaisir que nous nous entretenons avec Paulina Orrego Vergara ! Ton roman graphique se passe en 2023 alors que la protagoniste vient de fêter ses 50 ans et que le Chili, ton pays de naissance, s’apprête à commémorer les 50 ans du coup d’état militaire de Pinochet qui a fait de nombreuses victimes. Tu es l’une d’elles et tu as une histoire personnelle assez similaire à celle d’Ana, l’héroïne de ta BD dont le titre en français est Histoire d’Ana. On sait que tu as pas mal bougé à travers le monde et que tu as fini par poser tes pénates à Bruxelles où tu as entrepris des études de graphisme.  

Paulina Orrego Vergara: En effet, bien que certains éléments aient été adaptés pour rendre l’intrigue plus attrayante pour le lecteur, le livre s’inspire de ma vie : riche en voyages et en questionnements sur mon identité et sur ce que je suis vraiment.  

À la fin de mes études secondaires, mon test d’orientation scolaire indiquait clairement que ma vocation étaient les beaux-arts. Mais j’ai étudié la coopération internationale pour aller travailler dans les pays en guerre.  

Je suis allée à l’encontre de ma véritable vocation parce que j’étais conditionnée par mon passé, comme beaucoup de personnes qui ont été forcées de quitter leur pays à cause de la violence et de la persécution exercée contre elles, et qui vivent en faisant des choix pour combler des lacunes : si notre pays a souffert, nous recherchons des professions qui servent à atténuer la souffrance ; si nous laissons derrière nous une famille dispersée, nous recherchons un partenaire qui a une famille nombreuse, cela parmi d’autres exemples. 

C’est pourquoi Bruxelles a été une libération pour moi, parce qu’elle m’a permis de retrouver ma vocation en étudiant l’illustration et la bd aux Ateliers de Saint-Luc et à l’Académie des Arts de Bruxelles. Et parce que la réalisation de ce livre m’a aidée à me retrouver moi-même. 

64p : Ton roman vient d’être lancé au Chili, les amateurs de BD y étaient nombreux pour accueillir ton œuvre. 

POV : Le lancement a eu lieu dans une librairie très connue et dynamique de Santiago, la capitale du Chili. Des auteurs et autrices de bd sont venus intéressés par mon processus créatif. Le monde de la bd au Chili est relativement petit. Mais il y avait aussi des gens attirés par le sujet de la mémoire historique. De nombreuses personnes sont intervenues pour commenter mon livre parce qu’il s’agit d’un document qui fait revivre un passé collectif longtemps réduit au silence, pendant 52 ans. 

64p : On comprend pourquoi tu as voulu publier ce livre au Chili mais on aimerait savoir comment tu as fait pour le publier ? 

POV : Le processus de publication de mon projet a été assez rapide. Je l’ai soumis à un appel de fonds pour la création du ministère chilien de la culture et j’ai obtenu le plus haut score. Sous le gouvernement de l’actuel président Boric, le comité d’évaluation a considéré mon projet comme un témoignage qui méritait d’être raconté. J’ai alors frappé à la porte de plusieurs maisons d’édition chiliennes, et OchoLibros a tout de suite été intéressée car ma BD s’inscrit dans leur engagement éditorial de préservation de la mémoire. 

64p : L’histoire chilienne occupe une belle place dans cette BD, néanmoins, c’est d’abord un roman initiatique qui, pour moi, dépasse l’histoire d’un pays particulier, il s’avance dans le malaise individuel (et collectif) où l’on retrouve toute une génération de jeunes et de moins jeunes nés « ailleurs » (ou « élevés ailleurs ») et qui sont en quête d’une place idoine, d’un lieu, leur lieu, dans ce vaste monde… autrement dit, il ne faut pas être chilien pour s’identifier à Ana, il suffit d’être né ou tout bêtement d’avoir vécu de longues années dans un lieu auquel, à la base, vous n’appartenez pas. Pour Ana ce lieu c’est la Belgique : quand elle est en Belgique elle pense au Chili (et vice-versa). Deux lieux, deux histoires dont elle est l’intersection.  

POV : Le sujet central du livre est la recherche de l’identité. Parce qu’Ana représente un grand nombre de personnes qui ont été déracinées par la force de leur pays d’origine et qui vivent avec leurs racines à l’air, parce qu’elles ne trouvent pas d’endroit approprié pour les planter, soit parce qu’elles ne sont pas acceptées telles qu’elles sont, soit pour une raison quelconque.  

Ana décide de retourner dans son pays parce qu’elle est curieuse de découvrir ce qu’aurait été sa vie si elle y était restée. Mais il n’y a pas de machine à remonter le temps et le retour est presque impossible. Il n’y a plus de chez soi : la famille élargie est décomposée, les grands-parents ne sont plus là, on a un autre accent quand on parle sa propre langue, une autre façon de voir la vie… Reconstruire un sentiment d’appartenance là où l’on n’a pas grandi et où l’on ne connaît pas les codes culturels et sociaux, c’est très difficile. 

Au fond d’elle-même, la protagoniste retourne dans son pays pour combler les lacunes de son vécu, parce qu’être liée au passé ne lui convient pas. Elle décide de cesser d’idéaliser un retour au pays d’origine qui n’est plus possible : ce qui a été parcouru ne peut être refait ; vivre en s’accrochant à ce qui n’a pas été l’empêche d’avancer, car c’est comme vivre enchaînée à une version d’elle-même qu’elle a imaginée mais qui n’existe pas. 

64p : Je ne peux m’empêcher de penser que le 11 septembre 2025 , on commémore les 52 ans de cet événement horrifique qui marqua, au Chili, la mémoire collective, émotionnelle, et désormais historique, mais aussi celle de beaucoup d’Européens et de Belges, en particulier. Un coup d’état sanglant, sous les « bons » auspices des USA, qui entraîna la mort d’un président démocratiquement élu, Salvador Allende, et qui donna lieu à une cruelle dictature et à dix-sept ans d’Horreur, d’abus de pouvoir, de torture, de viols, d’assassinats politiques, de disparitions organisées, de vols de bébés, de peur collective, de diabolisation d’un soi-disant ennemi intérieur, de délations, de déportations, de camps de concentration, d’exil…  

POV : Oui, et ce qui m’a le plus touché lors du lancement de mon livre, c’est que de nombreuses personnes présentes m’ont remercié d’avoir expliqué ces événements, car au Chili, beaucoup de gens continuent de les ignorer, de les nier ou de les passer sous silence. Et cela engendre une grande impuissance chez ceux qui ont souffert.  

À Santiago, une délégation de la Villa Grimaldi, lieu de mémoire où des centaines de personnes ont été torturées et ont disparu, est venue au lancement pour m’interviewer. Et lors de mon deuxième lancement dans la ville de Concepción, la deuxième plus grande ville du Chili, un représentant des détenus disparus du stade national s’est levé pour délivrer son témoignage. Après lui, d’autres personnes se sont levées pour parler de leurs expériences pendant la dictature. 

64p : Et sur le plan économique, cette dictature fut également un chantier pour le néolibéralisme à outrance (qui allait bientôt débarquer chez nous !) : privatisation de tous les services publics, santé, éducation, électricité, eau, gaz, réserves minières et autres richesses nationales. Dernièrement, on parle beaucoup de l’importance de la mémoire historique, mais aussi des traumatismes provoqués par des événements que le silence a rendus quasiment tabous, on n’en parle pas pour ne pas plomber l’ambiance, mais aussi parce que quasi personne n’écoute, quasi personne ne croit, comment fait-on pour dépasser ça et tenter de dire ce que d’autres ne disent pas ? 

POV : J’ai expérimenté par et en moi-même le fait que les blessures de l’histoire se transmettent entre générations. Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu certains événements pour ressentir de l’angoisse en visitant certains lieux où ma mère n’a jamais voulu retourner, par exemple. Il fallait que je me documente pour pouvoir raconter l’histoire. Au début, je pensais que ce n’était pas intéressant parce que tout le monde au Chili connaissait le récit, mais ce n’est pas le cas. Comme tu le dis, il y a eu une intention d’«effacer » les victimes, et c’est pourquoi les romans graphiques comme celui-ci sont utiles pour la reconstruction historique, surtout pour les jeunes, grâce à leur aspect visuel et leurs messages rapides. 

 

64p : Dans ton roman graphique tu évoques brièvement l’autodafé de livres qui suivit immédiatement ce putsch, on y brûla des livres de toute sorte, des vinyles, des films et de la littérature de grands auteurs nationaux et internationaux réduisant à cendres la politique culturelle du gouvernement déchu qui avait démocratisé les arts en général et en particulier la littérature.

POV : Certes, le gouvernement de Salvador Allende avait entrepris d’ambitieux programmes de massification de la lecture : 800.000 livres par mois étaient imprimés et distribués. Mais la dictature de Pinochet a éliminé toute forme d’expression artistique : mise à feu de livres, persécution d’intellectuels et d’artistes, etc.

64p : Pourquoi évoquer ou dirais-je plutôt « invoquer » ces événements du passé dans ta BD ?

POV : Au début, l’invocation de tous ces faits ne servait qu’à expliquer le traumatisme de la protagoniste. Cependant, lorsque je suis arrivée au Chili, j’ai réalisé que mon livre allait plus loin, qu’il contribuait à préserver la mémoire. Surtout parce que, par coïncidence, juste au moment où j’arrivais, début avril 2025, on apprenait qu’une candidate présidentielle chilienne ultra-conservatrice (les prochaines élections auront lieu en octobre de cette année), Evelyn Matthei, justifiait, sans que cela paraisse anormal, que les violences et les assassinats commis lors du coup d’État contre le gouvernement démocratique du socialiste Salvador Allende étaient “nécessaires”. Il ne faut pas oublier que la dictature de Pinochet a laissé au moins 3 200 opposants assassinés, dont 1 469 sont portés disparus. Après des décennies de recherches, seuls les restes de 307 d’entre eux ont été retrouvés et identifiés, et 1 162 autres n’ont pas encore été retrouvés, selon les derniers chiffres officiels. En outre, plus de 200 000 Chiliens ont pris le chemin de l’exil. Justifier une telle chose en tant que candidate à la présidence est inacceptable, et pourtant elle reste la favorite des sondages.

64p : Le monde est fou ! Dans ce sens c’est bien de rafraîchir la mémoire de certains, et en particulier de cette candidate, avec des romans historiques ! Tu dirais que ta BD est un roman graphique historique ?

POV : Je pense qu’il s’agit d’un roman graphique à la fois historique et basé sur la réalité, bien que cette réalité soit subjective, inspirée par le passé personnel de la protagoniste, par des événements qui lui sont arrivés, à elle et à sa famille. 

Il est historique parce qu’il parle de la période qui a précédé l’arrivée au pouvoir de l’Unidad Popular (les partis qui soutenaient Allende), du rêve d’un pays balayé par le coup d’État, en montrant des scènes du désastre, telles que la destruction par le feu de livres, l’arrestation de personnes, la répression et la persécution politique. Mais je voulais aussi montrer les conséquences de la dictature, présentes dans les années qui ont suivi à travers un modèle économique et social basé sur l’inégalité, l’individualisme et la peur.

64p : Perso, j’ai lu ton roman graphique d’une traite et je m’y suis retrouvée dans le personnage d’Ana. J’ai presque envie de dire que ce n’est pas « une » histoire mais que c’est « notre » histoire, l’histoire de tous ceux, qui ont fui leur pays ou qui y sont restés. On pense aux migrants et aux réfugiés qui vivent un moment particulièrement traumatique sous nos yeux. Ana a survécu à une situation traumatique dans un autre contexte, certes, mais cela aussi anime sa quête, le bonheur et le malheur que représente le fait d’avoir survécu est un autre trauma en soi. Est-ce que c’est pour ça que tu pars des souvenirs heureux pour ne venir que bien après au côté sombre de l’histoire ?   Un de tes personnages évoque carrément « un traumatisme intergénérationnel ».

POV : Pour moi, l’acte de mémoire est un acte de libération. Le problème, dans mon cas, était le suivant : comment puis-je me souvenir de quelque chose que je n’ai pas vécu ? C’est ce qui arrive à chacun d’entre nous avec les traumatismes intergénérationnels. Nous portons un poids qui ne nous appartient pas mais que nous devons guérir pour pouvoir vivre en paix. 

Dans ce cas, le « voyage » est l’élément de guérison et le fil conducteur de l’histoire. J’ai commencé par la maladie qui atteint la protagoniste, causée par le stress de ne pas pouvoir comprendre ce qui lui arrive. Un grave problème de santé qui agit comme un déclencheur pour qu’elle décide de partir en voyage. La protagoniste voyage pour découvrir son pays à travers l’histoire de ses parents, visite les lieux où elle est née et où elle a passé ses premières années. Les voyages suivants se déroulent en flash-back, jusqu’à ce qu’elle revienne au présent, où le point culminant est un face-à-face avec elle-même : Ana contre l’autre Ana qui n’a jamais quitté le Chili. Et la résolution de ses problèmes passe à nouveau par un voyage : celui qui la ramène là où elle n’aurait jamais pensé revenir.

64p : Autre chose qui a attiré mon attention et je crois que c’est aussi dans une sorte de conscience collective de la diaspora chilienne c’est le premier voyage au Chili, à 17 ans. Pourquoi à 17 ans ? J’avoue que cela me fait penser à Violeta Parra et sa belle chanson Volver a los diecisiete.

POV : C’est un hasard, car lorsqu’Ana a 17 ans, sa grand-mère tombe gravement malade et ses parents l’envoient à leur place. Ana se rend seule dans le pays qu’elle a quitté à l’âge de 5 ans et qu’elle ne connaît pas. C’est sa première approche consciente de son pays au moment où se tiennent les premières élections démocratiques après la dictature. Et c’est aussi une coïncidence, comme si elle était toujours présente quand il se passe des choses au Chili. Le récit du Chili la hante toujours, et elle hante le Chili, ce qui explique le titre du livre.  

64p : Et l’épisode de l’arrestation de Pinochet à Londres m’a beaucoup frappée aussi car Ana s’y trouve également, juste au bon moment et au bon endroit ! Et curieusement, on dirait vraiment que son voyage initiatique démarre dans ce no man’s land, ici elle a déjà la réponse à sa quête, du moins en partie.

POV : Le Chili poursuit Ana (ou vice versa) lorsqu’elle travaille à Londres parce qu’à ce moment précis, Pinochet y est en attente d’extradition pour être jugé en Espagne pour crimes contre l’humanité. C’est aussi une simple coïncidence, comme tout ce qui arrive à Ana en ce qui concerne le Chili. Elle y est encouragée par le fait que le criminel va être jugé et participe aux manifestations, où elle rencontre, également par hasard, un jeune Chilien qui est en voyage et qui lui montre le Chili dont elle a besoin. Londres lui apporte la foi en la justice ; et lorsque l’extradition pour juger le dictateur n’est pas possible, Ana reste au moins avec le jeune Chilien qui la rend heureuse.

64p : Il y a aussi cette rencontre d’Ana avec son alter ego lors de son voyage des cinquante ans, deux personnes ayant vécu le même traumatisme dans des lieux différents, tu files la métaphore de la mémoire collective fragmentée… Pourrais-tu nous expliquer le concept d’une seule mémoire dont il est question à ce moment de l’histoire ?

POV : Ana rencontre son alter ego parce qu’elle est déterminée à savoir ce qu’elle aurait été si elle avait toujours vécu au Chili : comment elle aurait grandi entourée de proches, ce qu’elle aurait étudié ou le partenaire qu’elle aurait eu. En fait, elle veut savoir à quoi ressemblerait son identité et le sentiment d’appartenir au pays qui l’a vue naître. Elle a besoin de le savoir pour avancer dans sa vie. 

Et c’est à travers cet alter ego que le concept de « mémoire fragmentée » apparaît. Parce que la vie de cet alter ego a été conditionnée par la dictature d’une manière différente lorsqu’elle est restée au Chili, et qu’elle n’est ni plus ni moins une victime qu’Ana à cause de cela. Ce qui est important, c’est que toutes ces expériences différentes constituent des fragments d’une même mémoire collective. C’est pourquoi la négation, par les “vainqueurs”, de cette partie de la mémoire des victimes, en les forçant à « tourner la page », a conduit à un Chili très divisé et conflictuel, jusqu’à aujourd’hui encore. Parce que les victimes ne sont pas autorisées à faire leur deuil. Cela explique pourquoi, lors du lancement de mon livre, il y a eu tant d’interventions dans ce sens, auxquelles je ne m’attendais pas.

64p : Dans ce voyage initiatique il est évidemment question des origines mais aussi de la quête de soi, qui est-on réellement ? La recherche des origines rejoint alors la recherche qui les dépasse dans une sorte de re-naissance dans cet autre lieu qui nous accueille et nous cocoone, l’arrivée à Bruxelles est une belle métaphore de cette renaissance. Par ailleurs, le lieu de naissance est la ville de Valparaiso, il y a de très belles vignettes de ce port mythique. Au fond ça colle bien aussi avec la recherche du paradis perdu, puisque Valparaiso veut dire Vallée du Paradis… mais Bruxelles, pourquoi Bruxelles ? Par ailleurs Bruxelles veut dire Foyer dans le Marais… parfois l’étymologie fait bien les choses, non ? Le paradis face au foyer !

POV : C’est très vrai ce que tu dis Angela. Et cela me rappelle le point culminant du livre, lorsque Ana pleure et dit : « Je suis ce que je suis parce que j’ai vécu d’autres choses importantes en dehors du Chili, mais à quoi tout cela me sert-il si je n’ai pas un endroit vers où retourner, un endroit auquel j’appartiens et où je me sens en paix ? Et face à ce qu’elle considère comme une injustice, ayant dû quitter Valparaíso où elle est née et où elle était heureuse avec ses parents et sa famille, elle n’a pas d’autre choix que d’accepter le paradis perdu et d’affronter sa réalité.

Comme l’a dit Hannah Arendt à ce propos, l’errance apparaît comme un chemin qui mène à la libération et à la construction d’une culture du détachement par rapport aux attachements sentimentaux. Vu sous cet angle, tout lieu est bon à y retourner si l’on y trouve les personnes aimées qui forment notre identité. Dans le cas d’Ana, il s’agit de Bruxelles, son foyer.

64p : Dans cette recherche, Ana parle de l’histoire de ses parents, au fond sa vie découle de leur histoire, elle a hérité d’un traumatisme malgré le non-dit, malgré le silence qui entoure le passé, on n’en parle pas, comme si le fait de ne pas nommer la chose la ferait disparaître. Mais non. Le traumatisme est là et le silence n’a fait qu’empirer les choses. Le numéro 29 de 64_page est consacré au silence. J’ai beaucoup pensé à ton ouvrage dans ce sens. Au silence que l’on écoute. Il y a beaucoup de moments silencieux dans ton roman graphique.

POV : Nous héritons tous de traumatismes intergénérationnels et la plupart d’entre nous ne les connaissons pas parce qu’ils ont été passés sous silence. Le silence sert de protection et de bouclier, en croyant que le fait de ne pas en parler les fait disparaître, mais en réalité il les aggrave, car ils se manifestent sous la forme de maladies ou de malaises émotionnels contre lesquelles nous ne savons pas lutter. Dans le cas d’Ana, ses parents n’ont jamais voulu parler de ce qui leur est arrivé, et Ana les oblige à s’expliquer pour pouvoir guérir.

D’autre part, le silence dans le livre est un moment de pause au milieu de beaucoup d’informations. C’est le moment où Ana regarde son environnement sans rien dire, parce que ce qui s’est passé avant et ce qui se passera après est chargé d’émotion pour elle.

64p : Cette conversation arrive à son terme, je voudrais terminer par une note optimiste, car l’histoire d’Ana se termine aussi par une note très optimiste. Evidemment, sans dévoiler la fin. Sur le Chili, on parle beaucoup de cette partie sombre de l’histoire qui nous donne l’impression qu’il n’y a que deux camps, celui du bien et celui du mal, alors que tout n’est pas noir ou blanc, beaucoup de personnes ont agi dans l’ombre, beaucoup de personnes ont été sauvées grâce à d’autres personnes qui dans l’ombre ont pris des risques… il en est question justement à plusieurs reprises dans ta BD, ces héros de l’ombre qui font aussi partie de notre mémoire et dont on parle rarement. Pourquoi était-ce important d’en parler ?

POV : Dans le cas du père d’Ana, c’est grâce à son supérieur qu’il n’a pas été arrêté parce qu’il l’avait prévenu à temps. Les personnes qui ont aidé sans être d’un côté ou de l’autre font également partie de la mémoire fragmentée dont nous avons parlé plus haut.

64p : Quelles sont les questions qui t’ont le plus touchée lors du lancement de ta BD au Chili et comment l’as-tu vécu ?

POV : Mon livre a été très bien reçu au Chili et j’en suis très heureuse. De nombreuses personnes m’ont remerciée de l’avoir fait car il sert de manière didactique à aider les jeunes à découvrir des événements passés que leurs proches n’ont peut-être pas été en mesure de leur expliquer. A Santiago, une organisation pour les enfants volés pendant la dictature m’a contactée pour que j’intervienne lors d’une de leurs réunions sur le thème de l’identité. À Concepción, le livre a également été présenté lors d’un événement littéraire auquel plusieurs écoles ont participé et j’ai offert un exemplaire pour que les enfants puissent le lire. 

Les lancements m’ont également permis de réunir plusieurs auteurs de romans graphiques qui ont produit des livres sur la mémoire, conscients du rôle important que jouent les romans graphiques au Chili pour traiter les traumatismes de la société. La mémoire fait avancer vers des sociétés plus justes et égalitaires. La construction des discours sur la mémoire se fait à travers les souvenirs individuels du passé historique réunis dans une identité collective. C’est à ce titre que les bandes dessinées et les dessins animés créés dans chaque pays peuvent jouer un rôle important dans la formation, la modification ou la configuration de leur passé historique.

64p : Avec la description de ce moment merveilleux que constitue la parution d’un premier roman graphique et de son lancement, je termine cette conversation. Je te remercie pour le temps consacré à ce dialogue et je voudrais te souhaiter beaucoup de succès pour cette BD et celles à venir. Je te laisse le mot de la fin !

POV : Merci encore à 64_page de faire connaître mon travail !

 

 

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Notre ami, et rédacteur à 64_page, Erik DENEYER est décédé ce vendredi 25 novembre.

Erik DENEYER par Marc SLEEN

Erik était scénariste, traducteur, éditeur et surtout libraire. Het B-Gevaar était la librairie BD néerlandophone de Bruxelles, lieu minuscule dans la rue de la Fourche, à quelques pas de la Grand-Place était à Bruxelles, bien avant la Fondation que la Communauté flamande lui avait consacrée, le ‘Lieu’ Marc Sleen et à son héros Néron.

Erik connaissait tous les albums – plusieurs centaines ! – de Néron et tous les personnages et dessins de presse du très prolifique Marc Sleen.

Depuis quelques années, Het B-Gevaar avait déménagé, deux rues plus loin mais toujours aussi proche de la Grand-Place, rue des Bouchers quasi à son croissement avec les Galeries Saint-Hubert. Expo59 était une belle librairie où l’accueil était chaleureux, le décor intimiste comme un intérieur de maison flamande. Les clients et les amis y parlaient bien sûr BD et Strip Verhaal, souvent un dessinateur dédicaçait en compagnie d’Alec Séverin qui trois jours semaine dessinait sur place. Mais on y parlait aussi vélo, Erik n’avait jamais été aussi photographié en compagnie de coureurs cyclistes que lors des trois jours du départ du Tour de France en 2019. Erik était aussi un passionné de Subbutéo® un football de table anglais de son enfance.

Il était aussi un collaborateur régulier de la revue 64_page où il nous montrait les richesses patrimoniales et contemporaines de la BD flamande, néerlandaise, allemande ou scandinave.

Un complice dans des projets BD : les fresques, les plaques de rue BD ou la création de la Quinzaine BD (première mouture du BD Comic Strip festival d’aujourd’hui) …

Erik était surtout un ami plein d’humour et gouaille. Il y a quelques mois, gravement malade, il avait dû interrompre ses activités, fermer sa librairie pour se retirer dans son village. Le 8 novembre, tôt matin, j’ai eu contact téléphonique avec lui. Anne-Lore, sa compagne, m’a dit qu’il ne décrochait plus son smartphone et  son étonnement quand elle a entendu sa voix forte et joviale dire : « Allo Philippe ! Comment vas-tu ? ».

Nous avions parlé un quart d’heure et nous étions promis d’aller prendre un cacao chaud dans la galerie du Roi.

Toutes nos pensées à Anne-Lore, à Kasper son fils, à leurs familles et proches.

Pour tes passions, ton humour, tes savoirs, ton plaisir de vivre, ton souci des autres, ton optimisme et ton courage, … Merci.

 


 

Amis journalistes, vous avez accès sur cette page aux images haute définition!

Découvrez la couverture du dernier numéro de 64page (parution septembre 2019) – ainsi que toutes les couvertures précédentes – et de certains visuels retenus pour nos expositions Cartoons Académie et Les auteur.e.s de demain,  inaugurées le 12 septembre au Palace et à la librairie Brüsel à Bruxelles!

Si vous désirez une ou plusieurs images en meilleure définition, vous pouvez aller sur ce lien WeTransfer, sinon n’hésitez pas à nous les demander!

Les enfants de l’été – Milena

Eleonore Scardoni

Cour de récré – Mathilde Brosset

Olivier Lambert

Jason McLarnin

Xan Harotin

Thibault Gallet

Romane Armand

Quentin Heroguer

Patrice Réglat