Les auteur.e.s de demain publié.e.s dans le 64_page #21

Aurélien FRANÇOIS – Night Club

Interview Gérald Hanotiaux

 

Aurélien FRANÇOIS

Au début du numéro 21 de 64_page, nos lecteurs trouverons un étrange ballet de planètes, accompagné de dialogues de boîtes de nuit. L’auteur de cette chorégraphie, Aurélien François, nous parle de cette bande dessinée, de sa genèse, et de bien d’autres choses encore…

Gérald Hanotiaux : Pour démarrer cette rencontre, pourrais-tu présenter brièvement à nos lecteurs ton parcours de dessinateur jusqu’à aujourd’hui ?

Aurélien François. J’ai 28 ans et, pour faire court, je suis l’un des nombreux français venu squatter la Belgique pour y faire de la bande dessinée, haha. C’est sans doute un cliché, mais depuis que je suis enfant j’ai envie de faire de la bande dessinée, vraiment… Pour poursuivre ma passion du dessin, j’ai entamé dès le secondaire des études artistiques en France. J’ai fait une formation de « Dessinateur Maquettiste Art Graphique », suivi par un BTS (bac2) en Communication visuelle.

Après un an à travailler pour gagner de l’argent, j’ai repris des cours de modèle vivant avec « Paris Atelier », parallèlement à mon travail. La responsable de cet atelier m’a conseillé de partir en Belgique, en me parlant de l’institut Saint-Luc et de l’École de recherche graphique (ERG), toutes deux situées à Saint-Gilles. J’ai donc terminé le master en Narration – option BD – à l’ERG, il y a un an, en imprimant six exemplaires de ma bande dessinée Lucie(s) (56 pages). Je poursuis aujourd’hui mes études avec l’AESS, l’agrégation de l’enseignement secondaire supérieur. En outre, parallèlement à mon master, j’ai commencé les cours du soir en bande dessinée à l’académie de Watermael-Boitsfort.

Extrait de la planche une de Night Club

Pourrais-tu présenter Night Club, l’histoire en trois pages présente dans notre numéro 21 ?

Night Club est issue de la création avortée d’un fanzine. Il fallait y réaliser un récit de deux ou trois pages maximum, sur le thème « Les planètes sont alignées ». Cela tombait bien, car je porte également un grand intérêt pour les sciences, dont l’espace et l’astronomie. Quand je crée Night Club, je sors du bac3 narration de l’ERG où, pour le bien d’un récit, j’avais précisément rencontré un astrophysicien. J’avais alors encore en tête nos rencontres parsemées de nombreuses explications mathématiques très complexes. L’espace est me semble-t-il très inspirant pour la création de récits, car nous faisons face à de grandes parts d’inconnu, cela laisse beaucoup de place à l’imagination… Voilà le contexte dans lequel est née Night Club.

Au sujet plus précisément de l’histoire en elle-même, je ne voulais pas ici quelque chose de compliqué comme mes récits plus longs… J’aime lire et créer des récits simples, amenant un rire ou un petit sourire. J’ai aussi un côté clown, j’aime faire rire mes amies et amis, même si mes blagues sont souvent mauvaises, hum… Dans ce cadre, le court récit Night Club parle simplement des retrouvailles des planètes qui composent notre système solaire, avec une touche d’humour.

Concernant ton parcours, une responsable d’atelier te conseille donc à Paris de venir rejoindre Bruxelles… Dans notre époque, avec l’évolution de la bande dessinée de ces dernières – disons – décennies, penses-tu que Bruxelles est toujours une référence pour la bande dessinée ? Quels étaient ses critères pour te conseiller Bruxelles ?

J’avoue ne pas connaître avec beaucoup de précision l’origine de ce conseil. Pour essayer de répondre à cette question, je devrais développer deux éléments. D’abord, je pense qu’aujourd’hui, avec l’influence du manga, Bruxelles et la Belgique ont peut-être perdu un peu d’attrait à ce niveau. La preuve, dans mon parcours, est que j’ai moi-même commencé la bande dessinée par le manga. Dans le magasin de fourniture de matériel artistique dans lequel je travaille actuellement, je dois en outre bien constater que les jeunes dessinateurs de bande dessinée évoquent le plus souvent le manga.

 

Ensuite, le deuxième élément concerne plus précisément mon vécu personnel. Comme je l’ai évoqué, je désire me lancer dans la bande dessinée depuis longtemps. J’ai donc cherché des écoles proches de chez moi, c’est à dire proches de Paris. Les écoles proposant des cours de bande dessinée sont très demandées, pour peu de places. En moyenne, il y a plus de 2.000 candidats pour 20 places, pour un enseignement très cher puisque la plupart sont des écoles privées. Nous parlons, je pense, d’environ 5.000 euros par an pour suivre ces cours.

Au-delà de ces éléments, je ne pense cependant pas que la Belgique et son rapport à la bande dessinée soient globalement sur le déclin… L’argument de la responsable d’atelier était tout de même qu’il n’y a pas mieux que la Belgique pour la bande dessinée. Je l’entends encore régulièrement aujourd’hui de la part d’amis, de clients, de professeurs, etc. La bande dessinée se renouvelle constamment, cela en fait un médium difficile à abattre !

Saint-Gilles et ses écoles de dessin ont connu les pas de nombreux belges devenus des classiques, à commencer par André Franquin (et plus tard de nombreux autres dont François Schuiten, Bernard Hislaire, Frank Pé, Andreas, Guy Peelaert, Philippe Foerster et, même… Benoît Poelvoorde). Que ressens-tu en foulant les mêmes espaces que ces illustres prédécesseurs… ?

J’ai surtout fréquenté l’ERG. Mes quelques cours à Saint-Luc étaient dû à mon temps libre et aux liens entre les deux écoles. Dans ce parcours, en côtoyant des étudiants en bande dessinée de Saint-Luc, qui sont aujourd’hui des amies et des amis, j’ai bien mesuré cette renommée liée à l’accueil de ces futurs grands noms, mais je ne ressens pas de « pression » en marchant dans les couloirs… En réalité, à Saint-Luc on retrouve un pan plus classique de la bande dessinée, tandis qu’à l’ERG nous sommes face à un pan pluridisciplinaire et plus expérimental.

De manière plus générale, que dirais-tu du passage par une école pour appréhender le métier de dessinateur de bande dessinée ? Dans toutes les dimensions de cet enseignement, qu’en retiens-tu surtout comme acquis ?

Pour moi, le passage dans une école est utile. Ce que j’entends par le mot « école », c’est Saint-Luc et l’ERG en cours du jour, mais aussi les académies dispensant des cours du soir. Contrairement à une idée répandue, la bande dessinée n’est en fin de compte pas un métier si solitaire… Ce que ces écoles m’ont surtout apporté est un nouveau point de vue sur la bande dessinée, une amélioration de mon dessin et de ma narration, ainsi qu’un réseau d’amis et de professionnels. J’ai beaucoup acquis grâce à l’ERG et aux cours du soir de l’Académie de Boitsfort. J’ai appris à construire une histoire, à la mettre en scène, à finaliser mon récit. J’ai réellement acquis une réflexion et une pratique de la bande dessinée.

Avec les auteurs qui arrivent vers 64_page, nous évoquons souvent l’état de l’édition en bande dessinée. Comment imagines-tu les possibilités, aujourd’hui, de pouvoir vivre de ses travaux en bande dessinée ?

Je suis plutôt réaliste de ce coté-là. Je sais qu’un auteur-dessinateur gagne peu et qu’il est difficile d’en vivre pleinement. Je me suis donc armé dans l’optique de réaliser mes bandes dessinées tout en travaillant à coté, avec un salaire plus stable, pour financer mes projets en quelque sorte. C’est l’une des raisons qui me pousse à passer l’agrégation d’enseignement secondaire.

Après la mort (Aurélien François)